2.Le renforcement et la modification du contrôle social


Cette deuxième partie est assez délicate à mener, je le dis d’emblée, tout simplement parce que la notion de contrôle social est particulièrement vaste, et connexe de pas mal d’autres notions, et il convient de ne pas s’égarer. Commençons donc par en donner une définition qui me semble satisfaisante.

« Le contrôle social désigne l'ensemble des mécanismes sociaux dont dispose une société pour réguler les comportements d'individus et des groupes d'individus afin qu'ils soient conformes aux normes et valeurs préétablies.
Les mécanismes sociaux par lesquels le contrôle social s'effectue, sont qualifiés d'informels lorsqu'ils relèvent de normes et conventions sociales, et de formels lorsqu'ils relèvent de règles et de normes juridiques. Ils sont définis comme externes quand ils désignent les différents types de contraintes ou d'incitations que la société exerce sur les individus et d'internes quand ils sont intériorisés voire incorporés par les individus eux-mêmes. »

Source : wikipédia, où l’on apprend aussi que le contrôle social est principalement véhiculé par deux sources :

a)    les institutions de la société (école, police, justice, etc.)
b)    les individus et groupes d’individus, à travers les normes et conventions sociales ne relevant pas de la loi ou de la morale « officielle », mais de traditions dans les comportements ou les conceptions communes.

A partir de là, on peut déduire qu’il y a deux grandes formes de contrôle social. La première est régie par des lois et principes écrits et explicites, l’autre est plutôt le fait de principes et conventions non-énoncées, implicites.

Pour citer un exemple, griller un feu rouge est une infraction qui sera ciblée par la première forme, tandis que se promener pieds nus en ville ne constitue pas une infraction, mais sera un comportement qui se verra opposer la désapprobation du plus grand nombre.

Or ce qui m’intéresse dans cet article, c’est qu’il me semble que ces deux formes de contrôle social sont en train de se renforcer, d’une part, et d’autre part que la deuxième est en train, bizarrement, de prendre une importance de plus en plus grande par rapport à l’autre, à une époque où, paradoxalement, un plus grand nombre de comportements autrefois « border-line » étaient rejetés. Pour dire la vérité, il s’agit plus chez moi, au départ, d’une intuition, d’une impression basée sur une large gamme d’observations involontaires et que je n’ai pas pris la peine de compiler, que sur un ensemble de données objectives et analytiques. Alors je suis allé voir du côté des spécialistes dont c’est le métier, les sociologues, et il m’a semblé déceler pas mal d’indices que mon intuition était fondée… Voici donc, en quelques paragraphes, ce que j’en ai conclu, à la lumière de ces recherches venant éclairer mes observations confuses…

On a dit que les deux grands aspects du contrôle social semblaient en train de se renforcer l’un et l’autre. Or il semble premièrement que cela découle du fait que le second aspect exerce une pression sur le premier aspect… C'est-à-dire, en termes plus concrets, que si la population tolère moins certaines formes de déviances à la norme, elle va tenter de faire pression sur la sphère institutionnelle (politique, juridique, etc.) pour que celle-ci entérine ces choses.

De manière encore plus concrète, on constate que les déviances telles qu’inceste, pédophilie, mais aussi addictions au tabac, et tout ce qui touche aux incivilités en général, sont moins tolérées qu’avant. Mon propos n’est pas ici de dire si c’est bien ou mal, mais de me borner à constater ce changement pour le moment. Autrefois, une plus grande gamme de comportements était rejetée, qui sont désormais acceptés du plus grand nombre. On peut citer l’homosexualité, les comportements vestimentaires originaux, etc. Par contre, si une certaine liberté s’est faite dans les domaines des comportements marginaux, en revanche une plus grande sévérité est en train d’être appliquée à d’autres formes de comportements déviants : addictions, déviances sexuelles par exemple, alors que nous vivons dans un cadre où la pornographie s’affiche un peu partout. On pourrait donc penser qu’il s’agit d’une réaction de la masse à ces phénomènes envahissants. Mais il s’avère selon moi que ce glissement est plus pervers.

Si il y a ce retour à l’ordre moral dans les groupes d’individus, sur des comportements qui ne relèvent pas explicitement de l’infraction aux lois (il n’est pas interdit de boire, ni de fantasmer sur le viol) n’est-ce pas en partie parce que la sphère institutionnelle est plus préoccupée par des formes plus détournées de contrôle ? Par exemple la loi hadopi se veut contrôler le téléchargement illégal, alors que la plupart des gens considèrent que sur internet, il y a des problèmes plus graves et plus urgents que le téléchargement…  La loi hadopi ne concerne pas des problèmes qui touchent les gens, ou alors une infime minorité, que sont les artistes institutionnels… Et c’est ici, dans ce genre de loi que l’on voit la faille…

En effet, l’institution semble surtout désormais, préoccupée de se protéger elle-même. C'est-à-dire qu’elle protège ses propres lois par d’autres. Comme le droit d’auteur n’est plus assuré par les développements actuels de la technique, alors on le couvre par une autre loi, dont le but semble en réalité de contrôler le réseau et les comportements sur celui-ci. Il y a donc à la fois une dérive du contrôle institutionnel vers lui-même (une loi pour en protéger une autre) mais aussi vers l’autre sphère du contrôle social : celui des conventions implicites, puisque l’on cherche visiblement à espionner les comportements légaux des gens sur internet, pour dépister des comportements prétendument illégaux (en fait, des comportements légaux auparavant, mais nouvellement rendus illégaux par l’invention perpétuelle de lois).

Dans ce cas particulier, la loi n’a pas été demandée par le peuple pour entériner une déviance, mais bien par les institutions pour empêcher un comportement nouveau et imprévu jusqu’alors, qui est légal, constitutionnel, mais qui empiète sur des droits acquis par certains…

C’est ainsi qu’on en arrive en fait à une telle accumulation de contrôle social que les sphères s’empiètent l’une sur l’autre et qu’on ne sait plus laquelle doit primer… puisqu’on a oublié que la société était faite pour les hommes, et non l’inverse, et que donc une loi, dans cet esprit, ne devrait pas pouvoir brimer la liberté du plus grand nombre…

Et puis il y a un dernier aspect, qui est lié à la fameuse et antique conception du pouvoir, traduite par le dicton qui affirme qu’il faut « diviser pour mieux régner ». Et c’est dans cette logique là que, désormais, se génèrent un grand nombre de lois. Par exemple il faut faire des lois contre les « fraudeurs », pour décourager «les « chômeurs » de le rester, pour stigmatiser les personnes « coupables d’incestes » (alors qu’elles l’étaient déjà auparavant, mais on a aggravé leur culpabilité par une nouvelle loi venant s’empiler sur la précédente, comme dans le cas d’Hadopi), pour décourager les « fumeurs », pour criminaliser les « terroristes » (qui sont en réalité bien souvent des dissidents à l’ordre établi, qui sont certes border-line, mais pas hors-la-loi tant qu’ils n’ont rien commis de concret).

On a donc, dans un sens comme dans l’autre, des glissements de plus en plus inquiétants du principe de contrôle social. D’un côté des lois qui ne correspondent pas à des attentes du peuples, d’autres qui ne font que compliquer le réseau déjà inextricable des lois, en empilant de nouvelles lois sur des lois préalablement existantes, ainsi que des lois qui se veulent soulager des attentes du peuple. De l’autre côté, on a une attente sécuritaire qui est induite par la sphère institutionnelle du contrôle social, par des mécanismes de propagande, des demandes nouvelles pour stigmatiser davantage certains comportements qui étaient autrefois tolérés ou ne posaient pas réellement problèmes au point de vue (rapports sexuels entre mineurs, rapports entre un adulte et un mineur qui n’étaient pas criminalisés avant les années 70, mais sont aujourd’hui vus systématiquement comme graves…). On peut se demander quelle sphère influence le plus l’autre…

Est-ce le peuple qui exerce une pression sur les institutions, ou est-ce plutôt l’inverse ? Moi ce qui me semble déterminant dans la réponse éventuelle à cette question, c’est d’examiner la question du « diviser pour mieux régner » et se rendre compte que ce principe ne peut s’exercer que dans le sens de l’institution vers la population… Le peuple désire-t-il vraiment plus de répression et d’oppression, ou bien cette demande lui est-elle suggérée d’en haut ? Le peuple veut-il réellement se complaire dans une posture victimaire qui induit de chercher toujours plus de coupables, ou bien cette posture malsaine lui est-elle imposée par un pouvoir qui veut diviser les gens pour les détourner de ses objectifs véritables ?

Il est difficile de trancher cette question, et d’analyser précisément tous les tenants et aboutissants, c’est pourquoi cet article vous semblera sans doute confus, mais je crois que cette confusion a au moins le mérite de permettre de poser le problème dans toute sa complexité, et de mettre en lumière le fait qu’en définitive il est difficile de savoir ce qu’il en est réellement, et quelle est précisément l’équilibre des forces. Ce qui est certain en revanche, c’est qu’il y a une sorte de retour à l’ordre moral, qui est simultané à ce mouvement de crise que nous connaissons en ce moment, et pour moi il n’y a aucun doute possible sur un point : cela est l’indice indubitable que quelque part des forces se rassemblent pour essayer de maintenir l’ordre coûte que coûte dans notre société en déliquescence… Il n’y a pas de fumée sans feu, et si mon article ne tranche pas la question de manière précise et manichéenne, en revanche il me semble que ce serait un aveuglement que de croire que ce mouvement n’est pas en partie du à un calcul qui a lieu quelque part, à une volonté occulte de maintenir l’ordre établi et le statu quo.

C’est pourquoi je tenais à aborder longuement cette question du contrôle social au sein de cette thématique de la faillite de la démocratie. En effet la démocratie est censée être un système politique de liberté et de possibilité de la critique. Or c’est tout l’inverse qui se passe avec cette inflation du contrôle social s’étendant jusque dans les domaines privés de la sexualité ou des habitudes personnelles. Ce qui se passe est grave, je le dis tout net. Car à force de vouloir que papa et maman pouvoir gèrent nos petites déviances comme ils suggèrent qu’ils peuvent le faire, nous sommes en train d’accepter de nous infantiliser, et de perdre ce qui fait l’essence même de l’intérêt de vivre dans une démocratie, qui est de pouvoir être libre d’être soi-même, de nos choix, de nos responsabilités. Ce glissement vers plus de contrôle social est indubitablement un fait qui démontre que la démocratie est en faillite.

Dans le dernier article de cette série, j’essaierai d’apporter une conclusion, en abordant la question de notre perception du changement, et d’essayer de comprendre pourquoi nous avons laissé les choses en arriver là où elles en sont. Car si la démocratie est un système politique incluant un certain pouvoir, il ne faut pas oublier que le peuple est le premier responsable et le premier dépositaire de ce système et de ce pouvoir… sauf si nous n’avons en fait jamais été réellement en démocratie… c’est ce dont j’essaierai de discute