Le sujet que je vais aborder aujourd’hui et dans cette série d’articles, est en droite ligne avec mes anciens articles sur le conditionnement dans la société moderne. Il explore simplement une autre facette de ce type de dérive à grande échelle.

 

Je me suis longtemps demandé si cela valait la peine de poursuivre mon blog autour de ce genre de réflexion, étant entendu que je vais aborder en partie ce thème de l’obscurantisme dans mon prochain roman, qui est encore au stade d’ébauche. Mais, laissé de côté le problème que l’écriture est de toute façon une chose vaine, et que mon blog est en friche depuis longtemps pour diverses raisons personnelles, je me décide finalement à me lancer. Il me semble que notre monde a toujours besoin que l’on fasse partager les idées au-delà des états d’âmes qu’on peut avoir à le faire, sinon où est l’espoir ?

 

L’obscurantisme est précisément l’une de ces forces qui anéantissent l’espoir. L’obscurantisme est littéralement un mouvement de pensée qui s’oppose par nature à la pensée libre (et j’évite ici de parler de la « libre-pensée », qui est bien souvent elle-même l’une de ces expressions révélatrices de mouvements qui ne sont pas libres, mais bien eux-mêmes conditionnés, par exemple par une idéologie réactionnaire. Lorsque le mot « libre » est attaché à un autre, on peut se poser des questions…).

 

On pense souvent, à tort, que l’obscurantisme est une lointaine tâche qui a séché dans le passé de l’histoire humaine, et je vais m’attacher ici à démontrer qu’au contraire, c’est un état de chose inhérent à la société humaine, et qu’elle est donc, et sera vraisemblablement toujours d’actualité.

 

On pense aussi d’une manière générale, que l’obscurantisme est un trait caractéristique de ce qui est non-scientifique. Là aussi grave erreur que je vais combattre, pour tenter de démontrer que l’obscurantisme est en fait une forme d’organisation de la pensée humaine qui peut s’appliquer à n’importe quel de ses domaines d’activités, avec la science en bonne place parmi celles-ci.

 

Commençons donc par définir qu’est-ce que l’obscurantisme, et quelles sont ses modes.

 

L’obscurantisme, tout d’abord, n’est pas un mouvement conscient. Personne, en général, ne décrète qu’il va obscurcir la pensée, et faire obstruction à la nouveauté, à l’objectivité, à la lucidité et à la conscience. Car si ces faits sont ceux qui caractérisent l’obscurantisme, ils découlent de mécanismes qui relèvent précisément des valeurs inverses. L’obscurantisme procède de l’inconscient, du tabou, de la subjectivité érigée en vérité, et aboutit au dogmatisme et aux fausses certitudes.

 

Lorsque l’on évoque le moyen-âge, ère des croisades, des bûchers ou des autodafés, et que l’on parle de la lutte contre l’hérésie, on pense bien souvent que l’on a circonscrit le cancer de l’obscurantisme : celui-ci ne serait que le résultat d’une pensée religieuse, et donc non-rationnelle, qu’on ne pourrait évidemment trouver qu’au sein d’organisations à vocation spiritualiste comme le sont l’Eglise, ou à la rigueur les sectes.

 

Les faits sont tout autres, puisque dès que l’on observe finement, on réalise que l’irrationalité est un caractère humain profond, que l’on retrouve naturellement partout où l’humain se regroupe suffisamment pour densifier ce caractère et lui donner une force politique. Par conséquent, on retrouve l’obscurantisme dans tous les mouvements humains qui mettent en jeu des forces d’élaboration. Qu’il s’agisse de l’élaboration d’une communauté religieuse, de l’élaboration d’un projet éducatif ou sociale, ou encore de l’élaboration d’une théorie scientifique, l’effort humain entraine avec lui des sédiments psychologiques qui à la longue construisent des bancs de sable qui, derrière lui, crée une forme de rempart contre ce qu’on pourrait appeler la nouveauté, la fraicheur, l’originalité, bref, contre tout ce qui pourrait venir renverser le château de sable âprement bâti par l’effort collectif premier.

 

Mon propos n’est sans doute ici encore pas très clair, mais j’y apporterai des exemples concrets dans les prochains articles. Ici, j’en demeure à dire que l’obscurantisme, de part son mécanisme de construction, qui est par essence un produit secondaire de l’effort humain pour ériger des idées, se trouve forcément à un certain degré dans tout groupe humain s’étant assemblé autour d’une idéologie. A cause de cela, on trouvera non seulement du dogmatisme dans les religions et les sectes, mais aussi dans les mouvements politiques, dans les mouvements scientifiques, et même dans tout mouvement en général, qu’il soit artistique, philosophique, ou écologique, par exemple.

 

Et ce pour une raison très simple, qui peut s’exprimer ainsi : tout effort que l’humain accompli pour aller dans un certain sens, il aura tendance à refuser de le critiquer ou de le renier, même parfois en face de fortes évidences, tout simplement parce que cela équivaudrait à dévaloriser son propre effort… C’est une « raison » extrêmement puissante, qui en réalité relève de l’irraison. Et c’est précisément parce qu’il y a cette irraison à la racine qu’il peut ensuite se former un puissant dogme de nature obscurantiste, même au sein des organisations humaines les plus rationnelles dans leurs bases. Où qu’il aille, et quoiqu’il fasse, l’humain ne peut jamais complètement échapper à cet écueil qui est la censure de la conscience, et pour y parvenir, il faut accomplir un nouvel effort de raison, souvent plus coûteux que le précédent, pour accepter que l’on avait tort, pour admettre que notre idée, ou notre théorie, n’est peut-être pas entièrement juste, ou vraie, ou réaliste. Il est naturel que cet effort ne puisse pas toujours être accompli, et lorsqu’il ne l’est pas, on débouche alors fatalement sur une construction obscure, une construction qui, s’abstenant de s’autocritiquer constructivement, aboutit à une force de négation, de dogmatisme et parfois de fanatisme, qui est ce que l’on appelle l’obscurantisme.

 

Cet obscurantisme peut donc potentiellement se trouver partout, et s’il est vrai que, par nature, il sera plus facile de le trouver là où sont déjà en place des structures irrationnelles, on pourra, dans les faits, le trouver partout où l’homme a créé une communauté ou un mouvement à travers une cause ou un idéal. Cela est d’autant plus puissant que l’idéal est fort, et cela permet de comprendre que même une cause juste puisse être facilement corrompue ou mener à des comportements erronés, malgré toute la bonne volonté qu’on peut mettre dedans, et peut-être même à cause de celle-ci.

 

Cela débouche évidemment sur des considérations morales d’importance, mais qui ne sont pas mon sujet aujourd’hui, et que j’éviterai donc de développer. Dans mes prochains articles, j’aborderai des cas concrets et contemporains de constructions obscures, afin d’essayer d’apporter plus de clarté à ce discours jusque là très abstrait et philosophique, j’en conviens. Mais il me semblait nécessaire de commencer par définir précisément les choses avant d’illustrer et de risquer de me disperser. Merci de m’avoir lu, et n’hésitez pas à commenter ou critiquer mon article s’il ne vous semble pas clair, ou simplement si vous souhaitez en débattre. Je ne suis pas sûr du tout d’avoir été très explicite, on dit que ce qui se conçoit bien s’énonce bien, mais lorsqu’on est en face d’un sujet où sont intriqués des faits psychosociologiques subtils et complexes, rien n’est simple. Et je ne suis qu’auteur et « réfléchisseur », pas journaliste, et pas de diplôme de sociologue en vue non plus. Bien à vous.