Tout d'abord, si vous cherchez une analyse experte sur Chomsky, passez votre chemin ! Il ne s'agit que de vulgarisation assez superficielle, mais utile je l'espère.

 

J'ai eu envie de faire ce billet suite à mes précédents articles s'intéressant à ce qui se passait sur le blog des crises.fr. Je n'ai jamais lu le moindre livre de Chomsky, je le dis d'emblée, et vous pouvez donc me huer si cela vous chante, et je vous répondrai plus tard par différents extraits de Chomsky. On trouve sur internet suffisamment de sources, en terme de vidéo, d'articles de vulgarisation et autres exégèses savantes, pour se faire une idée précise du personnage et de ses idées.

 

De toute façon, le propos de ce billet n'est que de proposer des citations de l'auteur, à mettre en perspective et à méditer. J'ai vu beaucoup trop de gens citer Chomsky comme un modèle pour le trahir aussitôt. Je précise que je n'ai pas cette prétention. Je considère Chomsky comme une source de réflexion parmi tant d'autres, certes une des plus importantes. Mais commençons.

 

 

« Toute attaque contre la liberté intellectuelle et contre la notion de vérité objective menace à long terme tous les secteurs de la pensée. » - Raison & Liberté : sur la nature humaine, l'éducation et le rôle des intellectuels.

 

N'ayant pas lu Chomsky, je ne prétends pas pouvoir analyser précisément ses citations, mais seulement en fournir ma propre vision. Je prends personnellement celle-ci comme une phrase à méditer, et n'irai donc pas plus loin.

 

 

« Si l'on ne croit pas à la liberté d'expression pour les gens qu'on méprise, on n'y croit pas du tout. »

 

Celle-ci est très connue, et je n'hésite pas à l'utiliser. Chomsky a subi des attaques virulentes pour ses prises de position en faveur de la liberté d'expression d'un Faurisson, négationniste désormais notoire. Sans aller jusqu'à dire qu'il faut nécessairement en arriver là pour défendre la liberté d'expression, je ne suis pas sûr que les attaques envers Chomsky n'étaient autre chose que le produit d'une pure mentalité réactionnaire. Chomsky – qui est juif, rappelons-le – l'a bien expliqué : il est en désaccord fondamental avec les thèses de Faurisson, mais il part du principe qu'on ne peut réfuter des propos qu'en les écoutant. On peut trouver cela naïf ou idéaliste, mais n'est-ce pas quelque chose qui peut s'entendre ? A trop vouloir interdire certains propos sur la place publique, on contribue à leur donner un statut spécial et sulfureux qui, paradoxalement, les renforce. Pendant des décennies on a craché sur le FN, et maintenant il est l'un des partis qui tiennent le haut du pavé. Cela devrait prêter à réfléchir, mais est-ce le cas ?

 

 

« La véritable éducation consiste à pousser les gens à penser par eux-mêmes. » - Comprendre le pouvoir, Tome 1

 

Voilà ma réponse à ceux qui auraient eu la bonne idée de me huer. On verra par la suite à quel point Chomsky s'est battu contre la tyrannie des experts. Pousser les gens à penser de manière autonome sans vouer une foi aveugle aux experts et aux gourous, voilà bien un idéal dans lequel je me reconnais. Il en résulte que je n'ai pas besoin d'avoir lu Chomsky, ni d'user de ses citations sans les avoir fait miennes, pour me déclarer apte à raisonner, comme je pense l'être. Dans le même état d'esprit :

 

 

« Parler des affaires du monde est une chose banale. Il faut travailler un peu, lire un peu, réfléchir - rien de très profond. L'idée que cela nécessite des qualifications spéciales n'est qu'une escroquerie de plus. »

 

En effet, tout le monde est outillé d'un cerveau, bien qu'il m'arrive souvent de me demander s'il n'est pas en jachère, chez certains. Il est vrai que cela demande des efforts (le cerveau est très gourmand en ressources nutritives, le saviez-vous ? Ce serait même l'un des organes dépensant le plus de calories, les muscles mis de côté), mais aussi la volonté de sortir de certains conditionnements, alors que ceux-ci ne sont même pas nécessairement conscients. Pourtant, je suis persuadé, et bien que j'ai souvent l'impression que tous les faits sont contre moi, que pratiquement tout le monde pourrait réfléchir au moins décemment, même si nous ne sommes pas également pourvus. Quoiqu'il en soit, l'important dans cette phrase est surtout la notion d'escroquerie. Chacun est entraîné à croire qu'il ne peut pas comprendre le monde, au moins un peu. C'est faux, qu'on se le dise.

 

 

Sur la tyrannie des experts :

 

« Soit dit en passant, l'un des grands avantages du statut d'intellectuel respectable, c'est que l'on a jamais besoin d'avancer la moindre preuve de ce qu'on affirme. » - La doctrine des bonnes intentions

 

J'aurais pu en choisir bien d'autres, mais celle-là était un peu plus subtile, aussi je l'ai choisie. Chomsky dénonce de manière habituelle le régime des experts, la croyance aveugle que nous avons très facilement en eux. Ici, il ponctue cette dénonciation en rappelant qu'en plus de leur vouer une foi aveugle, nous ne leur demandons même pas de se justifier par des faits. Leur parole faisant autorité, elle se suffit à elle-même.

 

 

Mais Chomsky va bien au-delà de la banale dénonciation, en décrivant les conséquences d'une société basée sur une tyrannie de l'opinion des intellectuels proclamés. Ainsi, dans « Responsabilité des intellectuels », on pourra sélectionner diverses citations éloquentes :

 

« D’une manière générale, le monde est conduit vers un modèle du tiers-monde, comprenant des secteurs de grande richesse, une grosse masse de misère et une vaste population d’inutiles, privée de tout droit parce qu’elle ne contribue en rien à la création de richesse, seule valeur humaine reconnue. Cette population excédentaire doit être maintenue dans l’ignorance mais également contrôlée. »

 

« Chez nous, la méthode favorite est d’enfermer les populations superflues dans des ghettos urbains qui ressemblent de plus en plus à des camps de concentration. Ou bien, si cela échoue, dans des prisons qui sont le pendant, dans les sociétés riches, des escadrons de la mort que nous entraînons et soutenons sur notre propre sol. »

 

« Dans ce monde où la fin justifie les moyens, on nous sert la sempiternelle rengaine selon laquelle « tout le monde doit se serrer la ceinture ». En réalité, le pays sombre sous le flot des capitaux, les « bénéfices explosent » et, selon le Business Week, transporté de bonheur, « ils se déversent dans les caisses de l’entreprise Amérique. »

 

Notons en passant le caractère très particulier, et l'étendue du problème carcéral aux USA. Et, pour finir sur cet ouvrage :

 

« Les intellectuels qui se préoccupent du social ne peuvent pas se contenter de décrire l’horrible réalité. Cette insistance sur les horreurs du système et les crimes du pouvoir ne peut que nourrir le cynisme ou le fatalisme ambiants. En tant que groupe social, en tant que totalité, les intellectuels doivent à présent passer de la description de ce qui ne marche pas – du pourquoi et du comment cela ne marche pas – à une réflexion sur la « société dans laquelle nous souhaiterions vivre » et sur les moyens de la réaliser. »

 

Ce à quoi on peut ajouter, dans « Le profit avant l'homme » :

 

« À entendre les partisans les plus éloquents du néo-libéralisme, on pourrait croire qu’ils rendent d’énormes services aux pauvres, et à tout le monde, quand ils appliquent leurs politiques en faveur d’une minorité de privilégiés. »

 

Le raisonnement qui apparaît derrière ces extraits est un raisonnement souvent développé dans le blog ici présent, aussi je ne ressens pas le besoin de développer spécialement. Je remarquerai toutefois que Chomsky nous enjoint non pas à une critique stérile, mais à ce que les intellectuels servent de force de proposition. Puisqu'ils se réclament de l'expertise, qu'ils se saisissent enfin des problèmes. Nous parlons ici des intellectuels qui ont voix au chapitre, et pas d'un obscur blogueur comme moi, soit dit en passant, même si je ne m'estime pas pour autant dispensé de pouvoir ou de devoir faire des propositions. Problème : je n'en ai pas. Je ne vois pas comment, en l'état de la société et de la mentalité de masse, nous pourrions sortir de l'ornière. Certains ont bien du mérite d'essayer alors qu'ils ne sont même pas dans le sérail, je pense à Chouard, et dans une moindre mesure à Lordon. Seulement, je doute qu'on puisse avancer concrètement, sans une révolution des états d'esprit d'abord. C'est pourquoi je continue de m'affairer à mon travail de décryptage des mécanismes de conditionnements, sur ce blog, tant que j'en ai la possibilité.

 

 

Parlons des conditionnements, justement :

 

« Étant donné la structure du pouvoir dans la société où fonctionnent les écoles, leur rôle institutionnel est surtout de former les gens à l'obéissance et au conformisme, et de les rendre manipulables et endoctrinés. (...) Et ce processus commence dès la maternelle. » - Comprendre le pouvoir, tome 1

 

Bon, celle-là est assez évidente, mais encore fallait-il rappeler qu'elle est de Chomsky, même s'il n'est pas, et de loin, le seul à avoir soulevé cette problématique de l'école comme outil d'embrigadement dès le plus jeune âge. Embrigadement dont nous avons du mal à soupçonner, de fait, l'étendue, comme en témoignent de nombreuses réactions incrédules voire réactionnaires dans mon entourage, lorsque je mentionne ce point.

 

 

Autre forme d'endoctrinement profond et pernicieux :

 

« Le simple fait d'intégrer l'idée que certaines choses ne sont pas bonnes à dire ou à penser représente une part importante de l'éducation. Et si vous n'apprenez pas cela, vous serez généralement mis à l'écart des institutions, à un moment ou à un autre. » - Comprendre le pouvoir, tome 2

 

Cela semble aller de soi, mais ce n'est pas le cas. Allant personnellement complètement à l'encontre de ces conventions, ne respectant que très peu le politiquement et le socialement correct, je peux vous dire, sans me victimiser, car ce n'est pas le sujet, que j'en paye le prix chaque jour. Mon statut d'autiste Asperger joue probablement pour beaucoup dans cela, je le réalise maintenant, mais d'une manière plus générale, tout individu identifié comme dissident ou simplement ne respectant pas les conventions, n'a tout bonnement aucune chance d'accéder à certains privilèges, à moins qu'il ne rentre dans le rang et qu'on le récompense ainsi. Cette histoire d'ambivalence vis à vis du pouvoir me rappelle d'ailleurs Topaze de Marcel Pagnol, mais c'est une autre histoire.

 

 

Les prises de position de Chomsky par rapport à l'endoctrinement de masse sont nombreuses et toujours pertinentes, aussi est-il difficile d'opérer une sélection. C'est donc parti pour une longue série là-dessus, avant de conclure.

 

Dans Comprendre le pouvoir, tome 2 :

 

« Voyez-vous, une des grandes illusions des Américains - l'un des piliers de tout le système d'endoctrinement -, c'est de croire que le pouvoir, c'est le gouvernement. Le gouvernement n'est pas le pouvoir, il est un segment du pouvoir. Le véritable pouvoir se trouve aux mains de ceux qui possèdent la société ; les dirigeants de l’État n'en sont généralement que des serviteurs. »

 

« [...] l'institution la plus totalitaire de l'histoire de l'homme - ou presque - c'est probablement une multinationale : c'est une institution gérée par un pouvoir central dans laquelle le schéma de l'autorité suit un ordre rigoureux du haut vers le bas. Le contrôle est aux mains des propriétaires et des investisseurs ; si vous êtes à l'intérieur de l'organisation, vous recevez des ordres du niveau supérieur et vous les faites suivre vers le niveau inférieur ; si vous êtes à l'extérieur, il n'existe qu'un faible contrôle populaire qui, de fait, s'érode très vite. »

 

Où est rappelée une chose essentielle, lorsque les deux citations sont mises en parallèle. Puisque le gouvernement est entre autre au services des multinationales (comme les journaux et les autres médias), alors la critique seule de l'état est une critique borgne. C'est pourtant la plus commune des critiques, qui tombent même parfois dans un extrême assez ridicule, surtout chez les libéraux béats qui considèrent que moins d'état est toujours bon, comme si l'état était la source des oppressions. Il est vrai que, selon leur point de vue, il est toujours nécessaire de transférer plus de richesse vers leur domaine à eux. Autrement dit, leur discours se limite à une courte vue égoïste, parmi les idéologies les plus caricaturales du profit.

 

Dans le même ouvrage, Chomsky nous dit aussi :

 

« Un des composants de la technique visant à confisquer le pouvoir de la population consiste à s'assurer que les véritables changements s'effacent de l'histoire et ne soient jamais reconnus pour ce qu'ils sont. Il est donc nécessaire de déformer l'histoire et de donner l'impression que ce sont les Grands Hommes qui ont tout fait. C'est en partie comme cela que l'on convainc les gens qu'ils ne peuvent rien faire, qu'ils sont impuissants et qu'ils n'ont plus qu'à attendre qu'un Grand Homme arrive et fasse tout à leur place. »

 

Autrement dit, 1984, Big Brother. Et d'ailleurs :

 

« Le truc, c'est de ne pas rester isolé. Si on est isolé, comme Winston Smith dans 1984, alors tôt ou tard on lâche prise, comme il le fait à la fin. Voilà en un mot ce que racontait le roman d'Orwell. En fait, toute l'histoire du contrôle sur le peuple se résume à cela : isoler les gens des uns et des autres, parce que si on peut les maintenir isolés assez longtemps, on peut leur faire croire n'importe quoi. Mais quand les gens se rassemblent, alors beaucoup de choses deviennent possibles. »

 

Alors là, autant vous dire que je suis mal barré. C'est d'ailleurs un problème qui me préoccupe énormément, pas seulement à mon échelle, mais bien à celle de la société. Il m'arrive souvent de sortir, et que ce soit la journée, le soir ou la nuit, je ne vois personne aux fenêtres, quoiqu'il arrive. Chacun, même de nuit, est cloîtré devant un écran quel qu'il soit. L'on peut assister à des scènes violentes ou menaçantes en plein jour, sans que personne ne tourne la tête. Nous sommes déjà largement dans cette mentalité de peur, instiguée sournoisement par les médias, et instrumentalisée par le monde politique. Plus que cela, tous les indicateurs montrent que la solitude progresse, et c'est sans doute un autre effet de ces mêmes causes. Ceci dit, et pour nuancer, je ne crois pas qu'isoler les gens suffisent à leur faire avaler n'importe quoi, si ces gens utilisent leur isolement pour bénéficier d'internet. Le vrai problème serait peut-être plutôt que cela entretient une dynamique selon laquelle chacun pense seul dans son coin, alors qu'il faut de la solidarité, pour avancer. Mais il est compliqué de résoudre ce dilemme, lorsqu'on vit dans certains coins. Il faut bien le dire, les mouvements alternatifs propres à nourrir une dynamique collective ne sont pas le fort de l'endroit où j'habite, même s'il a heureusement d'autres qualités. Ne pas rester isolé est donc aussi une question de société globale, et il est bien difficile d'avoir un impact sur cela... D'autant plus que les associations populaires sont souvent nourris à la tétée d'idéologies utopiques comme la démocratie participative à travers les conseils de quartier. Conseils où ils ne sont pas consultés, et où ce sont surtout des organismes liés à la commune, et donc noyautés par la politique politicienne, qui ont du poids et souvent même le dernier mot. Même dans ces trucs là, qui sont de véritables pièges à con, le citoyen n'a quasiment aucun pouvoir, et ça n'est pas près de changer, sans une restructuration totale du système politique.

 

 

Sur la propagande elle-même, à présent :

 

« "Un dirigeant de l'industrie des communications a écrit un manuel intitulée PROPAGANDA, qui décrit la fabrication du consentement comme l'essence même de la démocratie. Il explique que les détenteurs du pouvoir doivent utiliser la propagande afin d'assurer la subordination de la population à leurs intérêts. Ce principe date de James Madison: la constitution américaine a été formulée dans le cadre du principe de Madison, qui affirme que "la responsabilité essentielle du gouvernement est de protéger les minorités riches contre la majorité". » - Un monde complètement surréel

 

Il s'agit bien sûr d'Edward Bernays. C'est de ce constat que s'inspire une grande partie du travail de Chomsky, mais le sujet étant très vaste et abondamment traité sur mon blog, je ne développerai pas plus, ce qui me permet d'enchaîner sur une autre citation concernant Bernays :

 

« Au XXe siècle, l'industrie des relations publiques a produit une abondante littérature qui fournit une très riche et instructive réserve de recommandations sur la façon d'instiller le "nouvel esprit de l'époque", en créant des besoins artificiels ou en (je cite) "enrégimentant l'opinion publique comme une armée enrégimente ses soldats", en suscitant une "philosophie de la futilité" et de l'inanité de l'existence, ou encore en concentrant l'attention humaine sur "les choses plus superficielles qui font l'essentiel de la consommation à la mode" (Edward Bernays). Si cela réussit, alors les gens accepteront les existences dépourvues de sens et asservies qui sont leur lot, et ils oublieront cette idée subversive: prendre le contrôle de sa propre vie. » - Sur le contrôle de nos vies

 

Le but recherché est donc bien, et sciemment, de nous ôter tout sentiment de pouvoir sur nos propres vies, ce qui bien sûr renforce la sécurité des riches contre les pauvres. On ne s'attaque pas à quelqu'un qu'on a appris à estimer intouchable. On constate que cette approche a relativement bien fonctionné jusque là...

 

 

« Les partis pris les plus flagrants dans le traitement de l’information sont la conséquence de la sélection d’un personnel qui pense ce qu’il faut penser, ayant intériorisé un sens commun de la profession et s’étant adapté aux contraintes des propriétaires, organisationnels, du marché et du pouvoir politique. La censure relève ici principalement de l’autocensure des présentateurs et journalistes soumis à leurs sources et aux contraintes organisationnelles des médias, et aussi de leurs collègues plus élevés dans la hiérarchie, sélectionnés pour imposer les contraintes.” » - La fabrique du consentement : de la propagande médiatique en démocratie

 

Celui-là est un classique, issu du plus connu de ses livres. Je ne sais pas s'il est utile de commenter, sinon en ajoutant que ce travers touche tous les médias, pratiquement sans distinction. D'ailleurs, ce que certains hypocrites ont reproché à Charlie Hebdo était de ne pas verser là-dedans (bien que ce soit devenu le cas notamment sous Philippe Val, et l'affaire Siné est l'une des illustrations les plus voyantes de ce principe).

 

 

« Il est bien plus ardu de détecter la présence d'un système ou d'un "modèle de propagande" dans le cas de médias privés, en l'absence de censure "officielle", et c'est encore plus vrai quand des médias, qui se font une active concurrence, attaquent ou dénoncent périodiquement les méfaits ou les abus du gouvernement et du monde du capital, en se positionnant agressivement comme défenseurs de la liberté d'expression ou en se faisant les porte-parole de l'intérêt général. Ce qui est loin d'être évident (et peu discuté dans les médias), c'est la nature "limitée" de telles critiques, autant que la criante inégalité qui régit l'accès aux ressources ; cela se répercute autant sur l'accès aux systèmes médiatiques privés que sur leurs comportements et leurs performances. » - La fabrique de l'opinion publique

 

Celle-ci m'est particulièrement chère aujourd'hui, alors que je viens de publier mes articles pour démontrer les limites du traitement de l'information proposée par les crises.fr. J'ai tenté d'y démontrer comment un blog privé et contestataire pouvait tomber dans ce piège, et pour quelles raisons. On a vu qu'en effet, ces blogs sont limités par ce qu'ils peuvent dire, ou plutôt par ce qu'ils estiment qu'ils peuvent dire. L'auto-censure inconsciente, car procédant par l'intégration de conventions, porte jusque là. Même si Olivier a prouvé qu'il n'était pas à cours de ressources, il a aussi montré qu'il ne s'aventurerait pas dans une critique de points qui font, selon lui, consensus. Ici, l'intégration d'une autorité difficile à discuter des experts, et probablement la crainte d'être ostracisé, aura suffi. Procès d'intention ? Olivier Berruyer ne s'est pas défendu, quand des commentateurs ont évoqué clairement qu'ils suspectaient sa démarche d'être une façon de préserver sa crédibilité. Cela est donc en plein dans le cadre du propos de Chomsky relevé ici.

 

 

Et enfin, une dernière :

 

« La publicité a grandement favorisé la concentration des médias , même parmi les concurrents avides des mêmes budgets commerciaux : pour un journal ou une station de télévision, une part supplémentaire de marché et un avantage publicitaire peuvent permettre d'augmenter les recettes, l'agressivité commerciale et la variété des programmes à un point tel que leurs rivaux ne s'en relèvent pas : ceci explique la mort de nombreux journaux et magazines. Dès l'introduction de la réclame, les journaux populaires de gauche ont été désavantagés par les moyens de leurs lecteurs. Comme le disait un publicitaire en 1856, "leurs lecteurs ne sont pas des acheteurs ; autant jeter son argent par les fenêtres !" » - La fabrique de l'opinion publique

 

Où l'on retombe sur l'éternel sujet de la publicité et donc de la société de consommation, mais aussi des multinationales décidant de ce que les médias peuvent dire ou non, d'où résulte la quasi impossibilité à faire entendre des points de vue dissonants, car ils contredisent les intérêts de ces mêmes publicitaires et multinationales, sauf lorsqu'ils trouvent un moyen de s'y adapter. Songeons au greenwashing par exemple autour du bio. Saviez-vous que les grandes multinationales de la chimie comme Monsanto ou Syngenta possèdent des parts de plus en plus importante de ce qu'il convient désormais d'appeler l'agro-industrie biologique ? Les médias étant, comme le dit Chomsky obligés de s'adapter à cette pression pour des questions de « vie ou de mort », il résulte logiquement que les médias ne peuvent plus être indépendants, et que réclamer de ceux-ci qu'ils redeviennent professionnels et impartiaux, pour enfin jouer leur rôle de 4e pouvoir, revient à demander à un vampire qui a goûté au sang d'y renoncé. Ils sont maintenant accro à l'argent de la publicité, qui est devenu le Dieu a mille bras qui fait vivre artificiellement tant d'industries, désormais.

 

Par ailleurs, la conséquence subsidiaire qu'il désigne est loin d'être sans importance. Le fait qu'une certaine catégorie de journaux (en l'occurrence de gauche) ait été plus touchée induit forcément un déséquilibre de l'offre d'information, qui aggrave encore son orientation vers le « temps de cerveau disponible ». Si toute une frange de la mouvance politique est réduite au silence ou condamnée à la défaite face à ses concurrentes, faut-il y voir l'une des explications de la perte de sens du clivage gauche-droite, dans un contexte où l'offre s'est totalement uniformisée ? On peut être tenté de le penser, d'autant plus ajouté au fait qu'un certain Maccarthysme s'est fatalement infiltré dans les médias depuis longtemps, de part l'influence hégémonique des USA, après la seconde guerre mondiale, au moins dans tout l'occident.

 

Bon, mais il y aurait tant à dire, et mon propos n'est pas de me lancer dans d'interminables digressions. En espérant avoir fait un peu mieux connaître Chomsky aux lecteurs qui ne le connaissaient que par ouï-dire. Et en rappelant qu'il est toujours bon de rester prudent face à quelque figure d'autorité. Chomsky, après tout, est le premier à dire qu'il faut avant tout penser par soi-même, et ne jamais oublier qu'un expert est avant tout une personne louée par le système pour servir le discours qui arrange ce dernier.