Est-ce un signe d'instabilité mentale ? Un signe d'agitation intérieure ? Que nenni, c'est la preuve que mon esprit est vivant, souple, qu'il ne se laisse enfermer dans des postures et préjugés. En vérité, plus je grandis et plus je le vois s'assouplir. Encore ces derniers jours, j'ai senti de larges pans de mes conditionnements tomber et se fracasser, comme des morceaux d'un plâtre sec et pourri qui aurait fini de se détacher, comme un fruit mûr sortant de sa gangue et qui, dès la prochaine saison, sera encore remplacé par un autre.

 

Bien sûr, cela est inconfortable, et sans doute incompréhensible pour qui ne vit pas dans mes baskets. Ce n'est pas un phénomène voulu, mais c'est tout de même l'effet attendu d'une certaine discipline mentale et spirituelle qui consiste à ne jamais cesser de regarder en soi, pour y dénicher les conditionnements, les liens qui font que l'on s'attache à une idée ou à une croyance, parce que celle-ci était utile à notre ego.

 

Bien sûr, c'est un procédé lent et souvent difficile, car on ne se départit pas ainsi des croyances qui ont guidé toute une part de notre vie, et qu'on avait cru bon d'ériger en idéaux élevés, quand ils n'étaient que scories psychologiques tâchant de donner une illusion de cohérence au visage que l'on projette aux autres comme à soi-même. Visage qui, en réalité, a des allures de monstre de Frankenstein ou de maxi-tête, face à un œil attentif. Car nous ne sommes pas qui nous croyons être, parce que nous nous identifions non seulement à notre corps, mais surtout à notre vécu, à nos proches, à notre famille, à notre communauté, aux « valeurs » de notre époque, et ainsi de suite.

 

C'est pourquoi j'ai ressenti le besoin de rédiger ce préambule à l'adresse de mes lecteurs, avant de publier ici ce qui n'est rien d'autre qu'un assaut contre un moralisme de plus en plus insupportable auquel j'assiste autour de moi.

 

On peut plus rien dire, comme disait Didier Bourdon (https://www.youtube.com/watch?v=-qStNwvVNV4), non, on ne peut plus rien dire sans que quelqu'un ici ou là nous rappelle à l'ordre. Ce peut être une réaction épidermique à un mot de travers, une mauvaise compréhension « volontaire » d'un propos, visant à nous empêcher de franchir certaines bornes, ce peut être un argument qui sera volontairement saisi comme un blasphème, une discrète opération de police de la pensée ourdie sous la forme d'un reproche faussement innocent, un commentaire glissé ici ou là pour bien nous faire comprendre que nous sommes désormais sous surveillance plus ou moins étroite, et bien d'autres choses encore.

 

Toutes ces convulsions d'un système moral à l'agonie qui se débat dans ces manifestations inconscientes de lui-même font peser une atmosphère étouffante et délétère qui augure de l'explosion imminente de quelque chose. L'émergence de ce nouvel ordre moral, à l'aube de la mort de l'ancien, ne rend que plus urgentes certaines mises au point que j'avais rédigé avant ce préambule.

 

Au moment de passer à l'acte, j'ai commencé à me poser des questions. N'allais-je pas, une fois de plus, être pris la main dans le sac d'un amoralisme intolérable, qui serait compris comme un immoralisme répugnant ?

 

N'allais-je pas prêter le flanc à une quelconque fatwa, de nature religieuse, laïcarde, républicaine, gauchiste, droitiste, antifa, nationaliste, ou de quelqu'autre serpent de mer idéologique imprévu, qui sortirait de sa boîte au moment où je m'y attendrais le moins ?

 

Puis je me suis dit « vas-y, met leur une dans les dents à tous ! » Puis j'ai réalisé que je n'en avais pas le courage, puis encore plus, que c'était une attitude stérile. Qu'il était trop tard, qu'ils étaient tous trop engagés dans leurs impasses qu'ils prenaient pour d'authentiques idéaux élevés, à défendre à corps et à cri (surtout à cri), et jusqu'au mépris de soi-même.

 

Je me suis alors retrouvé dans la peau de ce moine qui vit en dehors des contingences du monde et dont personne, pas même dans son monastère, ne comprend la façon d'être. Ce moine à propos duquel peu résistent à la tentation de le blâmer, tant cela est plus facile que de plonger dans les dédales étendus de sa pensée.

 

J'ai réalisé que ce moine n'est pas tout à fait sûr lui-même de ce qu'il pense, et de ce qu'il doit dire, face aux agitations de ce monde, qu'il observe et comprend à sa façon, de part le recul que son mode de vie lui confère. De part aussi le privilège qu'il a de pouvoir regarder en soi sans être constamment rappelé par les contingences d'un monde entièrement dévoué à la fuite en avant de l'ego.

 

Puis j'ai réalisé que ce moine n'était qu'une de mes facettes dans laquelle j'essayais de me réfugier pour échapper à la fureur d'un monde où l'on est toujours avec ou contre le « camp du bien ». Pour mémoire, chacun est dans le camp du bien, contre le camp du mal de l'autre.

 

J'ai alors compris que comme j'étais cet être de plus en plus conscient de l'impermanence des choses et de son propre point de vue même, il ne me restait que deux alternatives, qu'en fait il était possible de confondre en une seule.

 

La première alternative était une vieille tentation, qui consistait à accepter ce fait, me raser symboliquement le crâne, et faire à jamais vœu de silence, face au mystère que constituent l'irrationalité humaine, et les multiples faces de la vie que cette même irrationalité – se nommant volontiers rationalisme – tente d'enfermer dans ses camps de concentration de la pensée. Camps dont ne peuvent surgir qu'une éternelle fureur.

 

La seconde alternative était de faire face, et d'assumer de jeter en pâture au lecteur le déni du genre humain face à l'inanité de sa propre morale, quitte à se signaler à la police de la pensée aux multiples visages comme candidat tout choisi aux camps évoqués à l'instant.

 

Le compromis que j'ai choisi consiste à assumer pleinement mon propos, bien qu'après quelques jours et plusieurs relectures, je ne sois pas convaincu que j'ai bien écrit cela. Plus exactement, il faut comprendre que si je ne renie rien de ce que j'ai écrit, je n'ai jamais su trouver la bonne façon de le formuler.

 

J'aurais voulu que ce traité d'anti-morale soit en même temps un manifeste pacifiste. J'aurais voulu ne pas mêler comme je l'ai fait Socrate, Krishnamurti, Cervantes, Tocqueville et quelques autres aux circonvolutions gauches de ma pensée.

 

J'aurais voulu que l'on ressente en me lisant, la paix que j'ai voulu exprimer, en expliquant à quel point la morale, surtout occidentale, surtout monothéiste à mon sens, est l'antichambre de la souffrance psychique, autrement dit de l'enfer et de la folie. Mais il n'y a pas de paix, dans ce constat. Car il n'y a que la peur d'être le païen moderne pour qui l'on érige un bûcher parmi tant d'autres. Sans doute était-ce donc en réalité de ma peur, que je voulais parler, à travers cet inventaire des naufrages du moralisme et de l'idéologisme corrompu par le système.

 

Mais comment faire autrement ? Comment ne pas être conscient que cette morale pyromane peut justement nous brûler, et vouloir contre cela crier « Au feu ! » ? Ce moralisme est une véritable poudrière dont je constate les effets et les dangers au jour le jour, dans les médias, dans ma vie quotidienne, partout sur la planète.

 

C'est pour ne pas laisser ce danger sans avertissement de ma part, alors que ma conscience me brûle, que bien modestement à travers ce blog, je vous invite dans une série de quatre articles à paraître sur les dévoiements de la morale et de ses causes proclamées, qui nous prépare l'avènement d'une police de la pensée flambant neuve, qui agira sous les atours des plus hautes valeurs humaines, que sont le respect (à ne pas confondre avec sa cadette mijaurée, la tolérance), la solidarité, la liberté, l'égalité, la fraternité, et sans doute même l'amour.

 

Car ne l'oublions jamais, et récitez avec moi les valeurs que nous partageons tous, et ce bien plus qu'on ne le croit :

 

 

La guerre, c’est la paix.

 

La liberté, c’est l’esclavage.

 

L’ignorance, c’est la force.

 

- Le ministère de la Vérité -