Il est bien sûr impossible de traiter un tel sujet de manière un tant soit peu exhaustive dans un article de blog, mais il sera davantage question, ici, de poser quelques bases à la réflexion. La violence a toujours été dans la nature humaine (et sans doute dans la nature du vivant), et a toujours fait partie de sa société, que ce soit sous monarchie, empires à l'ancienne, dans les tribus, les familles, et même dans les communautés hippies, quoiqu'on en pense.

 

Mais tout à notre époque prend une teinte plus terne, moins évidente, plus hypocrite et plus pernicieuse. Aussi j'estime qu'il est intéressant de se donner le temps de survoler quelques aspects que prend cette violence, dans la société moderne.

 

Cette violence prend plusieurs aspects. Elle peut être physique et directe, mais elle est le plus souvent indirecte et/ou symbolique. Et très souvent, une violence symbolique accompagne une violence qui est directe sans être facilement perçue comme telle par les esprits conditionnés par les manipulations courantes, imbibés des pseudo-valeurs de notre civilisation, que certains n'hésitent pas à nommer contre-civilisation, tant une certaine barbarie fardée d'un épais fond de teint la caractérise.

 

L'on parle fréquemment de la souffrance au travail, les termes de dépression et de burn out font les grands titres des revues médicales sans qu'on s'interroge beaucoup sur ce qui fonde ces souffrances. Or la souffrance répond le plus souvent à une violence qu'un certain cynisme ambiant s'accorde à attribuer à la dureté naturelle de la vie. Comme si la société n'était justement pas là pour proposer, non pas une organisation de cette violence, mais une atténuation de cette violence, pour rendre la vie des humains plus supportable.

 

Le fait que notre époque ait donné lieu à une prison telle que Guantanamo, vu comme une aberration et un anachronisme, ne peut pas être un hasard. C'est le fameux retour d'un refoulé selon lequel, puisque nos démocraties rejetteraient la violence (on verra que ce n'est pas le cas, il s'agit simplement d'une pirouette juridique et publicitaire), mais que cette violence serait inévitable, alors exerçons-là tout de même, mais en dehors des territoires qui l'interdiraient, dans nos pays si exemplaires.

 

http://www.les-crises.fr/cacher-laffaire-hideuse-de-la-torture-par-ray-macgovern/

 

Comme l'explique Ray MacGovern, la question de la torture est escamotée. Elle ne peut donc resurgir que par le refoulé, que symboliquement, ou hors des limites de notre bulle d'illusion pseudo-démocratique et de ses valeurs faussement humanistes, qui servent le plus souvent au contraire à légitimer la violence bien plus qu'à l'empêcher. Voir comment l'on se sert de notre prétendue supériorité morale pour infliger à des peuples des bombardements parfois chimiques ou radioactifs. On parle ici de violence directe.

 

Mais il est vrai qu'au sein de notre société, dans les limites des frontières du bloc démocratique occidental, cette violence prend une tournure moins facile à cerner, à dénoncer, à comprendre, à conscientiser. Et comme le quidam moyen est démuni des éléments de réflexion et de culture qui permettent de bien saisir la problématique, il sera enclin à culpabiliser, à introjecter les reproches qui peuvent lui être faits, à croire qu'il est responsable de sa condition, etc. C'est l'une des clefs pour comprendre ce qui cause l'explosion des burn out et des dépressions dans notre société. Mais on y reviendra.

 

On l'a dit, la violence est dans la nature du vivant. Mais le vivant est amoral, et si la violence en est l'une des expressions les plus courantes, il y permet aussi des réponses qui peuvent s'avérer surprenantes :

 

http://imgur.com/gallery/226GS

 

Ainsi, le vivant fournit les problèmes et leurs clefs. À nous d'utiliser notre intelligence (intellectuelle mais aussi émotionnelle, et animale) pour y pourvoir. C'est le rôle de la société humaine et l'une des fonctions de notre intelligence, qui sert malheureusement un peu trop à imaginer les formes les plus horribles de souffrances à infliger.

 

http://dailygeekshow.com/torture-medieval-methodes/

 

La vérité est que les choses n'ont pas tant changé depuis l'époque médiévale. En dépit des représentations que nous avons, ces pratiques demeuraient rares, localisées, réservées à un nombre réduit de personnes (mais bien sûr toujours trop important). Et si l'oppression était courante, les seigneurs bienveillants existaient aussi.

 

Aujourd'hui, l'état exerce sa toute puissance d'une manière omniprésente, que ce soit dans la bienveillance comme dans la punition, partout et tout le temps. Certes, nous ne sommes pas plus soumis à une torture directe qu'autrefois, mais en revanche, une sorte de torture soft s'exerce en permanence, sous la forme de violences symboliques qui prennent parfois l'apparence de la bienveillance. On vous fait souffrir, mais c'est pour votre bien, c'est parce que vous avez tort, et vous irez mieux après. Et si ce n'est pas le cas, on abrégera vos souffrances (pensez par exemple à la scène finale de 1984, pour ceux qui l'ont lu, qui représente une scène de torture dont le but est de « réformer » le personnage, le faire rentrer dans le rang tout en le détruisant et en l'excluant).

 

Cette violence s'exerce simplement d'une autre manière, souvent avec une intensité comparable que l'on relativisera à l'aide d'euphémismes et d'oxymores divers, tel que le « despotisme doux » évoqué par Mireille Delmas-Marty :

 

https://francais.rt.com/france/41176-est-il-permis-critiquer-macron-de-villiers

 

L'autoritarisme moderne se cache toujours derrière les apparats d'une fermeté faussement bienveillante d'un Macron souriant, ou encore derrière la dangereuse posture de conviction idéologique d'un Valls. Comme disait mon père, « cet homme là a des convictions ». Oui, mais la question demeure : lesquelles ? Et en quoi « avoir des convictions » justifie-t-il de les imposer par l'autorité, c'est à dire par la force du pouvoir ? On a vu ce que signifiait « avoir des convictions » pour un Hitler, un G.W. Bush ou un Ben Laden. Et lorsque cette conviction imbue d'elle-même n'autorise pas la critique, on se trouve en terrain dangereux...

 

Dans le même ordre d'idée, et à l'inverse, ces « convictions » sont souvent exprimées par des moyens détournés qui permettent d'en mieux dissimuler la violence, de la rendre imperceptible et donc pernicieuse. C'est l'une des fonctions de la langue de bois politique, souvent utilisée pour légitimer des violences bien réelles, même si globales, relativement symboliques et ainsi rendues d'autant plus difficiles à nommer et à comprendre, donc à combattre.

 

Vidéo youtube : Le pouvoir des mots - Spécial langue de bois

 

Mais le politiquement correct est magique, et toujours grâce à l'argument bien commode de la « conviction », peut permettre de rendre enviable et même sexy une « déclaration de guerre », fait décidément commun chez BHL :

 

https://francais.rt.com/france/41207-monde-diplomatique-bernard-henri-levy-declare-guerre

 

Cette violence en col blanc, fut-il déboutonné, est bien la marque de notre société. Soudain, la violence et la guerre deviennent poétiques, désirables, car elles sont l'expression d'un « idéal », le cheminement vers un futur plus beau et plus humain. La souffrance de la guerre a toujours servi de justification à elle-même, finalement... puisque la guerre serait nécessaire à une fin qui, prétendument, l'exclurait à l'issu du processus. Il est vrai qu'on ne peut pas terminer une guerre sans la commencer un jour... On ne peut pas gracier quelqu'un sans l'avoir puni, et on ne peut pas réparer quelque chose qui n'avait pas été brisé. On ne peut pas éteindre un feu qui n'avait pas démarré, et en toute rigueur, il est toujours bon de se positionner en pompier pyromane. Un machiavélisme navrant, et d'autant plus lorsqu'il est davantage servi par la stupidité que par l'intelligence, car n'allez pas croire qu'il y a toujours des complots derrière toutes ces guerres. C'est bien plus souvent la pulsion du bien qui engendre ce mal... On le sait, l'enfer est pavé de bonnes intentions.

 

Je note au passage que BHL tirait sur « riposte laïque », car il est toujours bien vu de canarder l'ambulance, point commun qu'il a avec beaucoup d'idéologues progressistes, féministes et anti-racistes de tous poils qui, comme je l'ai déjà dit, valsent sur la piste, ou plutôt l'arène, d'un dualisme qui n'arrange rien et alimente la violence et la détestation des uns envers les autres. On déteste la violence, mais on la déteste avec beaucoup de violence... c'est qu'elle nous éveille à notre part animale inséparable de notre nature, si désagréable pour des individus conditionnés, moralisés et domestiqués.

 

C'est d'ailleurs souvent chez les esprits qui se disent les plus « non-violents » qu'on peut parfois déceler la plus forte violence, simplement sous une forme réprimée, inconsciente, mais néanmoins agissante. Ainsi je lisais encore récemment un livre de James Redfield, auteur « new age spiritualiste lumineux » adoré des foules, comme Coelho (mais en moins connu). Ce bouquin, « Le secret de Shambhala », qui prône le cheminement spirituel vers un nouvel âge plus humain et plus empli d'amour, était une véritable horreur de bien-pensance, suintant l'américanisme, l'anti-communisme primaire, rempli de personnages déplaisants, colériques, impulsifs, égotiques, donneurs de leçons, car certains de leur supériorité spirituelle et morale. Celle salissure du monde (on y propose une véritable parodie de la légende de Shambhala, on y déballe tous les poncifs sur le bouddhisme sans le comprendre, on y utilise l’Himalaya comme toile de fond à une intrigue puérile, digne d'un « comics » pour adolescents attardés où les services secrets chinois perdent leur temps à s'occuper des pérégrinations d'inoffensifs super-héros de la spiritualité qui se croient subversifs) a fini par me mettre moi-même en colère, contaminé par l'imbécillité qui en transpirait par tous les pores, et pour la première fois de ma vie, j'ai jeté un bouquin à la poubelle. Il n'y a rien de pire qu'un auteur avec une vocation de chef de secte, à la colère débordante mais réprimée, parfaitement visible dans son personnage principal, qui croit vendre de l'amour. Dans ce livre, je n'ai vu qu'une grimace, comme dirait Céline.

 

Mais bref... Encore une fois, je dis que la colère, que la violence, sont en nous. Que ce n'est pas en les domestiquant qu'on les domine. Que c'est, au contraire, en les reconnaissant et en les regardant en face. En cessant de faire la grimace, de faire des pas en direction du politiquement correct. Je me rappelle ô combien les gens peuvent détester, dans les milieux que j'ai traversé, les gens qui leur parlent franchement, qui n'essayent pas de les manipuler, de passer pour des meneurs charismatiques, catastrophe à fuir absolument, qu'ils soient chefs de secte, ou chefs de la république, ce qui est à peu près la même chose, à des échelles différentes et avec des responsabilités différentes.

 

Un certain polissage social est sans doute nécessaire. Mais pas au point de tout travestir et de tout cacher, attitude bourgeoise absolument néfaste et tout à fait caractéristique de notre époque, puisqu'il est nécessaire de dissimuler les méfaits de nos politiques derrière divers paravents. Heureusement, certains penseurs lèvent encore le voile sur certaines de ces choses, par exemple Chomsky sur la destruction de la démocratie :

 

http://www.les-crises.fr/noam-chomsky-le-neoliberalisme-detruit-notre-democratie/

 

On peut bien sûr discuter ce point de vue et à vrai dire, on peut aussi aller plus loin. Ainsi, cette présentation d'un dualisme démocratie versus néolibéralisme reste assez naïve. En réalité, les deux me semblent faire la paire, et je ne crois pas que les années 50/60 aient été l'époque dorée qu'il prétend. Les trente glorieuses sont une période bénie de l'après-guerre, mais parce qu'elles sont à la fois un produit de la guerre, et parce qu'elles sèment les graines de la période de chaos qui s'ensuit, autour de la période de la chute du mur de Berlin. N'oublions pas que les guerres n'ont jamais cessé pendant cette période, et Chomsky le sait bien, lui qui dénonce les méfaits des USA au Timor oriental, qui n'ont jamais vraiment cessé depuis les années 70, mais qui se situent dans la continuation des guerres de Corée et des déstabilisations de gouvernements partout dans le monde à l'intérieur de cette période d'après-guerre (voir par exemple les documentaires d'Oliver Stone que j'avais proposés).

 

Or ces guerres, ces violences, sont bien le fait d'un état démocratique. Comme l'expliquait Orwell, les guerres perpétuelles poussent comme des champignons dans la périphérie des états dits démocratiques, juste pas directement sur leurs territoires. Toujours cette question de frontières qui fait qu'à l'extérieur, la violence ne change pas, voire explose, et qu'à l'intérieur, elle prend une tournure indiscernable, mais tout aussi intense.

 

Emir Kusturica ne s'y trompe d'ailleurs pas, percevant très bien la tendance :

 

https://francais.rt.com/entretiens/41177-emir-kusturica-pays-capitalistes-se-dirigent-vers-fascisme

 

C'est que les états démocratiques ne peuvent être que contaminés par la violence qu'ils propagent, et qui devient une nouvelle norme. Puisque rien n'y résiste, on réalise que cela peut devenir plus efficace que la prétention à l'illusion démocratique, une fois qu'on a dressé les peuples à cette violence et à cette résignation. En tout cas pendant un temps.

 

Un temps qui permet de faire passer des lois autoritaires et de détruire, non seulement la démocratie, mais aussi les droits :

 

http://www.les-crises.fr/cela-ne-sinvente-pas-par-jean-luc-melenchon/

 

Le tout avec le démantèlement assez paradoxal de l'armée française, qui se comprend assez bien dans une société où la violence effectue une translation de la violence directe et visible vers la violence symbolique et indirecte. On s'échaude à propos d'une chemise déchirée si c'est un patron, mais dépouiller les droits vitaux des prolos, ça c'est pas bien grave en comparaison. Moins visible, du moins, car moins spectaculaire et télégénique. Par contre les éventuelles manifs qui s'ensuivront à la fin de l'été pourraient l'être davantage. Ce sera alors l'occasion de s'indigner contre les casseurs, les « fas » et les « antifas », tous ces individus sans foi ni loi. Mais peut-on légitimement se choquer d'un refus de la loi, quand la loi elle-même est dissoute au profit d'un nouvel ordre qui n'est qu'autoritaire et sans contre-pouvoir ?

 

https://francais.rt.com/france/41131-devoir-empathie-envers-merah-france

 

Ainsi, il est scandaleux de tomber la chemise d'un patron, tout comme il est scandaleux de vouloir comprendre les raisons d'un désigné terroriste. Dans le reproche de la « culture de l'excuse », il ne peut y avoir d'excuses que pour les riches et les puissants, les BHL et les fauteurs de guerre, pas pour ceux qui, dans une sorte de paroxysme dément de la légitime défense, en viennent à se détruire pour exprimer leur rage et leur impuissance, tout en détruisant et tuant ce qu'ils peuvent autour. Cette autodestruction, fut-elle sous la forme terroriste, est peut-être inexcusable, mais elle ne doit pas demeurer incompréhensible. Car l'incompréhension, l'ignorance, servent le même but : justifier la violence d'état. Tant que l'on ne comprend pas ce qui poussent des gens comme Merah à réagir de la manière ultime dont ils le font, on fait le lit d'une autre violence qui engendre celle-ci.

 

Il n'est donc pas question de culture de l'excuse, car en effet je n'excuse pas la violence du pouvoir qui est responsable directement du terrorisme qui s'exerce désormais partout dans le monde. Ces deux violences, nous les subissons toutes, nous, membres du peuple. Nous serions fous de les excuser, mais nous serions idiots de ne pas chercher à en comprendre les mécanismes, la dynamique, les causes. C'est ce que nous devons faire, c'est la seule démarche salutaire, car comprendre est la première étape pour défaire, pour trouver des solutions. Personne ne veut de la violence, mais encore faut-il comprendre qu'elle est partie intégrante de ce que nous sommes. Et qu'au lieu de vouloir la cacher, ou la dominer (ce qui la nourrit, car la domination est expression de la violence), il faut simplement l'apprivoiser (ce qui est différent de domestiquer), l'accepter, l'accueillir, et apprendre à l'exprimer de la manière adéquate. Et c'est bien ce que la société décourage, en déformant des êtres qui seront, à l'arrivée, plus que jamais soumis à cette dureté car leur nature leur est étrangère et donc profondément incontrôlable, sauf à un niveau superficiel.

 

C'est d'ailleurs l'une des raisons de tous les fantasmes sur les banlieues, autour de l'iconographie du rap, de la drogue, des tournantes (qui sont essentiellement des légendes urbaines, pour le coup), même s'il y a en effet de la violence dans ces endroits. Mais c'est surtout le décalage créé entre ces milieux et le reste de la société, totalement formaté, qui choque et effraye. J'affirme que la violence ordinaire est bien pire ailleurs, ou en tout cas pas meilleure, tout aussi fréquente, peut-être plus grave car échappant à nos sens.

 

Bon, il y aurait tant de choses à dire, mais j'estime avoir formulé le fond de mon propos. J'essaye essentiellement de comprendre ce qui cause la pathologie mentale et la souffrance morale dans nos sociétés, et dans un prochain article, j'explorerai un autre versant de la question en parlant du problème de l'urbanisme, qui concentre à lui seul une grande partie des souffrances et des violences de l'ère contemporaine.