C'est un sujet qui me semble capital, si important qu'il est souvent le squelette dans le placard dont on ne parle jamais lorsqu'on évoque la problématique de notre société. A la fois cause et conséquence, source et aboutissement de tous les mécanismes de la société moderne, l'urbanisme est le nœud gordien de cette dernière. La ville attire et absorbe l'immense majorité des ressources et des problèmes actuels.

 

Qu'il s'agisse de l'industrie qui la nourrit et qu'elle nourrit, de la finance qui se déroule en son sein, du commerce dont toutes les modalités dépendent de celle-ci, de l'alimentation qu'elle impose et conditionne, de la politique qui par définition concerne la ville, de la pollution dont elle est la principale source directe et indirecte, de la surpopulation dont elle est à la fois conséquence et cause aggravante, et de bien d'autres choses encore, la ville est au cœur de toutes les questions humaines et sociales de notre époque. Même ceux qui échappent à l'urbanisation en elle-même n'échappent pas aux problèmes qu'elle cause à l'échelle de la planète. Il serait bien sûr trop long d'évoquer simplement la liste des problèmes et des questions que pose la ville, système d'organisation qui est au cœur de l'humanité depuis des millénaires, indissociable donc de questions anthropologiques, sociologiques, économiques, écologiques, et même métaphysiques, que des ouvrages entiers traitent ou tentent de traiter depuis l'antiquité. Ce dossier n'a donc aucune prétention à l'exhaustivité, et c'est pourquoi je me concentrerai sur la question de la santé et plus particulièrement de la santé mentale en rapport avec la question de l'urbanisation, tout en explorant certaines ramifications qui se relient à ce problème.

 

En préambule, je dirais tout d'abord qu'il ne faut ni exagérer ni dramatiser. On glisse facilement dans les formules littéraires choc, décrivant les villes comme d'immondes pustules, et l'humanité urbaine comme une lie, une mycose planétaire dont les villes sont les excroissances pourries.

 

D'abord, toutes les villes ne sont pas égales, et s'il est vrai qu'elles ont une forte tendance à attirer et concentrer la misère humaine ainsi que toutes ses tares, elles n'en restent pas moins le résultat d'un phénomène évolutif qui semble inhérent à l'humain, de même qu'on ne voit pas les abeilles sans ruche et les fourmis sans fourmilière. La tentation de fustiger l'humain pour ce qu'il est est un écueil dans lequel j'ai eu tendance à tomber, et que je vais tâcher d'éviter dans ce dossier. L'humain est ce qu'il est, et la haine de soi, le culpabilisme, l'auto-flagellation s'avèrent n'être que des scories religieuses néfastes, ne résolvant rien, ne faisant rien avancer, ne conduisant qu'à dissiper son énergie mentale dans la non-résolution des problèmes. Et si mon article n'en résoudra pas non plus, j'espère qu'il aura le mérite de faire réfléchir aussi bien le lecteur que l'auteur, de nourrir des idées qui, sait-on jamais, pourraient un jour conduire au moins à l'amélioration de certains problèmes qui rendent aujourd'hui les villes difficilement vivables pour certaines personnes.

 

La ville est un lieu qui attire aussi bien qu'il repousse. Gonflées par les exodes ruraux provoqués par l'avènement de l'ère industrielle, les villes moyennes sont aujourd'hui victimes d'un phénomène de désaffection inverse qui se présente comme un quasi exode urbain, certainement appelé à prendre de l'ampleur. Ici vous pouvez voir la population des grandes villes européennes en 1600 et 1700, puis aujourd'hui.

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Population_des_villes_europ%C3%A9ennes_vers_1600

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Population_des_villes_europ%C3%A9ennes_vers_1700

 

http://www.aidemoi.net/classement_des_30_plus_grandes_villes_d_europe.html

 

 

Disons le d'emblée, les villes ne sont pas nécessairement les lieux cauchemardesques, gris, sombres, tristes et puants caricaturés dans bien des ouvrages, mais reconnaissons-le aussi, elles manifestent pour la plupart toutes les prémices de ces caractères mis en avant par des Victor Hugo, des Céline, des Fritz Lang, des David Lynch, des Ridley Scott, des Kafka, ou même des Lovecraft, Bradbury, Orwell, et l'on pourrait encore citer Tati, Zola, Bilal et des centaines d'autres, le but n'est pas de faire du name-dropping, mais bien de signifier à quel point la ville a pu être un point focal d'une partie de l'oeuvre d'un très grand nombre d'artistes (incluant mon propre travail, soit dit en passant). On pourra citer par exemple cette étude – un mémoire –, sur la place de la ville dans le cinéma :

 

http://www.villeetcinema.com/wp-content/uploads/M%C3%A9moire+-..1.pdf

 

Certains auteurs, esthètes et autres, ont davantage mis en avant les caractères positifs de la ville, on pensera par exemple à Jules Verne, excellent écrivain mais indécrottable positiviste qui n'a toujours voulu voir que ce qu'il voulait voir dans la science, le progrès et la modernité, tout en ne voyant que l'opposé dans le mysticisme et le magique. Je tâcherai de ne pas tomber dans telle ou telle forme d'hémiplégie.

 

Force, cependant, est de constater que la ville concentre physiquement la matière, qu'elle soit inerte ou vivante, électrique ou statique, neutre ou malsaine, et que par conséquent, elle accumule les difficultés.

 

C'est que, si la ville est l'aboutissement d'un processus évolutif humain, elle est cependant en décalage avec nos origines, qui sont animales, en milieu ouvert et naturel, dans le vent et la verdure, et non dans les miasmes poussiéreux et les espaces nécessairement réduits que la ville impose.

 

Par ailleurs, la ville est à l'image de l'homme : elle a son refoulé, ses non-dits, ses hypocrisies rendues d'autant plus nécessaires par la concentration de population qu'elle abrite. C'est qu'elle cache ses excréments non pas sous le tapis, mais dans des égouts qui conduisent bien quelque part, et c'est souvent jusqu'aux océans.

 

On n'y pense pas souvent, mais la ville concentre aussi les problèmes de corruption :

 

https://www.contrepoints.org/2015/05/08/204652-urbanisme-environnement-quand-la-corruption-se-banalise

 

Avant de terminer cette introduction, je voudrais citer plusieurs articles de Nicolas Bonnal, afin de mettre en place mon propos pour le développement à venir. Tout d'abord sur Alexis Carrel à propos de notre civilisation en général :

 

http://www.dedefensa.org/article/alexis-carrel-et-notre-civilisation-destructrice

 

Ici, Bonnal évoque notamment Kunstler qui est en effet l'un des auteurs actuels qui parle le mieux du chancre qu'est devenue la ville américaine par excellence, avec ses extensions urbaines quasi à l'infini, ses routes, ses explosions de centres commerciaux géants périphériques, le tout organisé autour du véhicule individuel et familial qu'est la voiture, véritable objet parallèle et indissociable de la ville moderne. Comme je ne citerai pas Kunstler dans mon dossier pour ne pas l'alourdir inutilement, je vous propose d'aller jeter un coup d’œil à la traduction de nombre de ses articles sur ce lien :

 

http://versouvaton.blogspot.fr/search/label/kunstler

 

Il ne parle pas que de la ville, bien sûr, mais beaucoup de ses articles sur le sujet sont spécialement pertinents à mes yeux, au moins sur le modèle américain urbain typique.

 

Bonnal cite un Carrel plutôt pessimiste sur l'avenir de l'homme, mais a-t-il tort ? Il semble que la vie moderne, avec l'urbanisation excessive qu'elle impose, puisse perdre l'humain et sa psyché dans les méandres d'un mode de vie qui répond à ses pulsions sans répondre à ses besoins, ce qui est le premier moyen d'alimenter une morbidité psychopathologique dont il sera davantage question dans la prochaine partie. Il parle notamment de la perte progressive du sens du beau dans le milieu de vie moderne, qui ne saurait être autre chose, bien entendu, que la ville elle-même. On lit ainsi :

 

« Le chauffage des maisons à la vapeur, l’éclairage électrique, les ascenseurs, la morale biologique, les manipulations chimiques des denrées alimentaires ont été acceptés uniquement parce que ces innovations étaient agréables et commodes. Mais leur effet probable sur les êtres humains n'a pas été pris en considération… On est arrivé ainsi à la construction des maisons géantes qui accumulent en un espace restreint des masses beaucoup trop considérables d'individus. Ceux-ci y habitent avec plaisir, car jouissant du confort et du luxe ils ne s’aperçoivent pas qu'ils sont privés du nécessaire. La ville moderne se compose de ces habitations monstrueuses et de rues obscures, pleines d’air pollué par les fumées, les poussières, les vapeurs d’essence et les produits de sa combustion, déchirées par le fracas des camions et des tramways, et encombrées sans cesse par une grande foule. Il est évident qu’elle n’a pas été construite pour le bien de ses habitants. »

 

En effet, la ville moderne demande à l'individu un effort adaptatif qu'il n'est apte à produire qu'au prix d'autre chose, et l'on devine que ce coût est celui d'une atteinte à sa santé mentale.

 

Dans cet autre article sur Baudelaire, Bonnal aborde de nouveau le sujet d'une ville destructrice pour l'humain :

 

http://www.dedefensa.org/article/baudelaire-et-la-conspiration-geographique-1

 

La notion de conspiration géographique est intéressante, puisqu'en effet, la ville s'inscrit dans un processus d'évolution (que l'on imagine involutive pour Bonnal) de la géographie où la population bouge de la campagne vers la ville en accroissant sans cesse celle-ci, et donc son emprise sur le milieu et tout ce qu'il contient (en premier lieu, l'humain). Faut-il pour autant voir dans ce processus une conspiration, je ne pense pas, je dirais plutôt qu'il y a des conflits d'intérêt qui poussent à encourager ce mouvement pourtant délétère (cf la corruption dont il est question plus haut). Mais le résultat est le même, et il se fait de toute façon au détriment de l'humain. Je mets en avant un passage qui relèvent plus spécifiquement de mon sujet :

 

« Je poursuis sur Debord car en parlant de fastfood :

« Mais l’organisation technique de la consommation n’est qu’au premier plan de la dissolution générale qui a conduit ainsi la ville à se consommer elle-même. » »

 

J'ai déjà dit en quoi l'industrie et l'alimentation sont interdépendantes avec le phénomène de l'urbanisme. Dans un troisième article, c'est Nietszche qui sert le propos de Nicolas Bonnal, cette fois sur un aspect plus américain de la question :

 

http://www.dedefensa.org/article/nietzsche-et-lavenement-de-la-barbarie-americaine

 

J'y relève plus particulièrement ces passages :

 

« on n'a plus ni le temps, ni la force pour les cérémonies, pour la courtoisie avec des détours, pour tout esprit de conversation, et, en général, pour tout otium. Car la vie à la chasse du gain force sans cesse l’esprit à se tendre jusqu’à l’épuisement, dans une constante dissimulation, avec le souci de duper ou de prévenir : la véritable vertu consiste maintenant à faire quelque chose en moins de temps qu’un autre. (…)

 

Oui, on en viendra bientôt à ne plus céder à un penchant vers la viecontemplative (c’est-à-dire à se promener, accompagné de pensées et d’amis) sans mépris de soi et mauvaise conscience. »

 

Il me semble que la ville est le milieu où se développe et s'entretient cette façon de vivre et de concevoir la vie. C'est un endroit où l'homme est par essence déraciné, coupé de sa source spirituelle, et où le matérialisme se cultive de lui-même. Ce matérialisme qui va de pair avec une idée d'efficacité, de vitesse, de rendement. Les « Temps moderne » de Chaplin jusque dans les moindres activités du quotidien. Aujourd'hui c'est tout juste si l'on a le temps de manger, alors méditer... Par ailleurs, je me souviens d'une vieille étude qui montrait que plus la ville est grande en taille, plus les habitants marchent vite...

 

http://www.slate.fr/lien/52053/habiter-ville-marcher-vite

 

On voit dans cet article qu'il s'agirait en effet de rentabiliser les moindres mouvements de notre corps, au détriment de notre santé, et on se rapproche de mon sujet.

 

De même, on sait que l'isolement progresse, que les gens ont de moins en moins d'amis et de relations, on verra pourquoi dans le développement principal.

 

Enfin, dans un dernier article qui me permettra d'achever cette introduction, en partant de Guénon, Bonnal nous parle encore du matérialisme moderne, autour d'un détail urbain : l'air conditionné.

 

http://www.dedefensa.org/article/air-conditionne-et-fin-du-monde

 

« Wikipédia nous apprend que l’exploitation et le développement (donc la destruction de structures anthropologiques et  culturelles, qui allaient avec, même si cette laide expression issue des sciences humaines offre des relents peu guénoniens) de la Sun Belt a été rendue possible justement du fait de l’air conditionnant. Cet air conditionnant mit fin au reste de vieux sud puis au reste du monde. Pensez-y et vous verrez que je ne me trompe pas de beaucoup. L’air conditionné a conditionné, accéléré et accompagné la dégénérescence (qui ose encore parler de décadence ?) irréversible de notre monde. »

 

Cela peut paraître anecdotique, cependant en effet lorsqu'on y réfléchit, on parle bien en quelque sorte d'une terraformation d'un territoire qui ne se prêtait pas spécialement à ce type de transformation (voir Las Vegas ou Phénix, des villes en plein désert, dont les rares cours d'eau n'atteignent pas l'océan... comme le Colorado qui désormais s'assèche en arrivant au Mexique, le saviez-vous ?), mais qu'une technologie a rendu possible.

 

On voit donc dors et déjà que, d'une part, les villes correspondent à un processus évolutif inévitable de la part de l'homme, animal social aspirant à la protection, au confort et à la vie en communauté, et que d'autre part, elles se présentent pourtant comme le fléau de ce même homme, en terme de santé tout court, de santé mentale en particulier, c'est à dire en terme de satisfaction des besoins les plus importants, passant désormais au second plan derrière des satisfactions secondaires qui nous prennent l'essentiel de notre temps, de notre attention et même de notre énergie. Il n'en reste donc que bien peu pour les questions spirituelles, le lien social devenu accessoire, et l'écoute de soi, qui passe après le maintien en éveil permanent du système de récompense. Dans le développement principal, nous examinerons tout cela un peu plus en détail.