L'urbanisation s'impose dans notre histoire comme un processus aussi inévitable que le développement des forêts, des termitières, des mycoses ou des cancers : c'est la vie. À chacun de déterminer s'il doit aimer l'homme, la vie, le monde, ou même s'il est bon de se déterminer sur ces questions.

 

Pour autant, les villes portent aussi bien le germe de l'accomplissement et de l'épanouissement des individus que celui de leur dépérissement, et c'est sans doute ce qui fait aussi leur beauté. L'homme n'étant, selon la vision bouddhiste, qu'une créature parmi d'autres perdue dans le cycle des incarnations et de la douleur, mais une créature qui a appris à sublimer cette douleur dans des œuvres artistiques, architecturales, ou encore à incorporer le drame dans l'oeuvre de sa vie, lorsque cette créature y parvient.

 

On pourrait arguer qu'un urbanisme contenu, contrôlé, étudié et éclairé pourrait empêcher ou amenuiser les écueils qui viennent avec cet urbanisme. Ce n'est pas faute d'avoir essayé. Les projets de cité-jardin, de villes nouvelles, les idées novatrices et ambitieuses d'un Le Corbusier, jusqu'aux villes écologiques actuelles, semblent tous avoir leurs limites.

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Cit%C3%A9-jardin

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Ville_nouvelle

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Corbusier

 

Les cités-jardin sont des raretés réservées à des privilégiés, les villes nouvelles se sont avérées être une erreur de conception historique, quant aux projets de Le Corbusier, ils sont restés confinés à de rares quartiers, et constituent plus des curiosités dont on peut discuter la pertinence qu'un modèle qui se soit imposé. Quant à la ville dite écologique de Fribourg, en Suisse, elle semble être comme on dit « victime de son succès », c'est à dire du tourisme qui empêche la ville d'être « durable », même si pratiquement tout ce qu'on veut bien en écrire se complaît dans l'optimisme. On sait à quel point ce concept de truc « durable » est foireux ou au minimum douteux, de toute façon. Ce qui n'empêche pas ceux qui ont une sensibilité écologique de pondre des recherches dont on connaissait en fait, l'évidence :

 

https://developpementdurable.revues.org/9389#

 

Oui, l'humain a besoin d'espaces verts, puisqu'il vient de la nature. Oui, on avait compris très tôt que le milieu urbain devait avoir un impact sur la psychologie, même s'il aura fallu attendre la si décriée psychanalyse pour commencer à le décrypter :

 

http://urbainserre.blog.lemonde.fr/2013/10/13/xiii-une-psychosociologie-de-lespace-3-psychanalyse-et-urbanisme-reponse-aux-planificateurs-dalexander-mitscherlich-1965/

 

C'est ainsi que Mitscherlich s'est imposé comme une autorité sur le sujet, expliquant en quoi la ville, nouveau biotope, expose l'individu à de nouvelles tensions, à une nouvelle nécessité adaptative, donc à un coût énergétique pour pouvoir s'insérer dans ce nouveau milieu où il n'est pas si bienvenu que cela. D'autre part, que la ville et l'individu sont en interaction permanente :

 

« L’homme devient ce que la ville en fait, et inversement (...) »

 

Or, quand la ville accapare l'individu et le sollicite en permanence pour la satisfaction de ses besoins, pas seulement vitaux, il ne reste que bien peu d'énergie et d'attention disponibles à l'individu qui devient de fait l'objet d'une ville qui vit en quelque sorte sa propre vie. L'auteur explique d'ailleurs très bien en quoi la ville stimule et inhibe à la fois l'individu. À la fois trop grande, trop peuplée, des responsabilités trop diluées, et toutes sortes d'autres contraintes, aussi bien sociales que physiologiques, font que l'on se repose sur l'existant, qui peut en devenir presque plus autonome que ses habitants.

 

Or, l'un des premiers facteurs de la maladie mentale est bien l'impuissance, ou son sentiment. Et Jung d'expliquer que ce sentiment tire en réalité son origine de l'organisation mentale de l'individu occidental. J'ajouterai que c'est de cette même organisation mentale que la ville moderne tire sa structure déshumanisante : sectorisation, séparation, matérialisme, etc.

 

https://www.cgjung.net/oeuvre/textes/contemporain/impuissance.htm

 

 

Pourtant Mitscherlich ne s'enferme pas dans des idées négatives, même s'il pointe précisément la nécessité de se réapproprier la ville et ses dynamiques :

 

« La névrose, nous dit-il, est « partout où est le désespoir, et le désespoir est partout où il y a des hommes ». Il fait remarquer que « la ville est un foyer au sens affectif, pour lequel on éprouve des sentiments ambivalents […] ». (...) si les maux propres à la vie urbaine ont leur source dans « un échec de l’adaptation nerveuse » à l’environnement, c’est que les pulsions inconscientes résistent aux pressions du milieu et que « les normes sociales ne sont pas suffisamment intériorisées ». De sorte que ces forces obscures qui travaillent l’inconscient, refoulées par une autorité abusive ou un urbanisme répressif, risquent de ressurgir dans des situations de frustration ou à l’occasion de traumatismes, sous forme de troubles psychiques ou converties en agressivité. Il va jusqu’à déclarer qu’« une idéologie comme celle de l’inviolabilité de la propriété, qui est un des fondements de notre société, peut, elle aussi, être un élément d’un système collectif de défense névrotique contre l’angoisse ». C’est parce que « nos grandes villes sont les points névralgiques du progrès de la civilisation » que « nous devons nous sentir à nouveau responsables d’elles ».»

 

Et de faire remarquer que si nous naissons dans des villes, cela n'est pas sans conséquence sur notre développement psychique :

 

« Le psychanalyste, associé à un psychosomaticien, qu’est Mitscherlich ne manque pas de faire observer que les cinq premières années de la vie  « sont les bases sur lesquelles s’appuiera un développement névrotique » éventuel. Aussi est-il fondamental de ne pas faire subir à l’enfant « la pression déformante de l’environnement » et de chercher à éliminer « dès les premières années, les causes de névrose » afin que devenu adulte il ne soit plus tenté de « se venger inconsciemment des déceptions de son enfance ». Cette situation était pour Freud à l’origine du « malaise dans la civilisation », elle est pour Mitscherlich plus particulièrement à l’origine du malaise urbain compte tenu de l’inadaptation de nos villes au développement psychique de l’homme moderne, par ailleurs soumis aux contraintes imposées par le progrès technique. »

 

 

Par ailleurs, l'urbanisation est d'autant plus déstructurante qu'elle est trop rapide, incontrôlée et donc elle-même déstructurée, ce qui est cause inévitable de problèmes sociaux, donc psycho-sociaux :

 

https://lnt.ma/m-adidi-les-dangers-de-lurbanisation-rapide/

 

De même, une évolution nouvelle est toujours source de problèmes, comme l'expansion de la voiture dans certaines métropoles indiennes :

 

https://www.courrierinternational.com/article/1999/09/16/calcutta-ou-les-mefaits-du-developpement

 

Ou les modifications sociales et technologiques qui conduisent à l'abolition des cabines téléphoniques :

 

http://www.lefigaro.fr/societes/2017/09/05/20005-20170905ARTFIG00003-la-fin-des-cabines-telephoniques-est-pour-2018.php

 

 

Les problèmes causés par l'urbanisation touchent en premier lieu la société elle-même :

 

http://www.melchior.fr/etude-de-cas/les-problemes-sociaux-de-lurbanisation-lurbanisation-un-processus-createur-dinegalites

 

Inégalité, « incivilité », pollutions aériennes, aquatiques, sonores, violences physiques morales ou symboliques, les villes sont aussi le lieu où se concentre le chômage et la forte pauvreté (alors que les villes ont attiré la population notamment grâce au travail, justement), les plus pauvres n'ayant pas les moyens de vivre ailleurs que dans les villes et leurs banlieues. C'est ainsi que les plus riches et les un peu moins pauvres migrent vers la périphérie, aussi appelée « péri-urbain » voire vers le « pré-urbain », c'est à dire encore plus loin des villes, pour les classes moyennes moins fortunées mais pouvant se permettre de quitter la ville :

 

https://fr.sott.net/article/31310-L-exode-des-blancs-vers-la-peripherie-des-villes-moyennes

 

Et non, ce phénomène social et racial n'est pas propre aux USA, même s'il y est plus criant qu'ailleurs :

 

http://www.metropolitiques.eu/Devenir-minoritaire-Blancs-et-non.html

 

A l'inverse, les centres des grandes métropoles attirent les riches ce qui, là aussi, n'est pas sans causer certaines difficultés et autres troubles sociaux :

 

https://lundi.am/paris-bordeaux-gentrification

 

 

Mais les troubles sociaux ne sont pas les seuls à plonger certains habitants des villes dans la souffrance ou la tourmente. Si l'on parle souvent de certaines pollutions, la pollution sonore due à la circulation, à certaines attractions touristiques, y compris les restaurants et les clubs de nuit n'est pas en reste, et serait même l'un des problèmes de santé publique les plus sous-estimés et négligés de notre temps :

 

http://www.vedura.fr/environnement/pollution/pollution-sonore

 

« Le bruit a des effets nocifs sur la santé humaine : stress, troubles du sommeil, effets sur le système cardio-vasculaire, immunitaire et endocrinien, conséquences sur la santé mentale... »

 

Le bruit s'attaquerait aussi, sur la durée, aux facultés mentales elles-mêmes, par les effets cumulés du stress, de la fatigue, du manque de sommeil, etc.

 

Cette étude s'intéresse plus particulièrement aux conséquences sur la santé mentale :

 

https://www.erudit.org/fr/revues/smq/2014-v39-n2-smq01635/1027838ar/

 

Mais en ville, le bruit est considéré comme normal, partie intégrante de l'existence du citadin, de sorte qu'on ne cherche que peu à le minorer, lui et ses effets.

 

On le voit, les atteintes potentielles à la santé mentale en milieu urbain ne manquent pas, qu'il s'agisse des différentes pollution, de la déconnexion avec la nature et les rythmes de vie qui en découlent, eux aussi en rupture avec ce pour quoi l'humain était conçu, les populations attirées en ville par le travail, désormais piégées au sein de celles-ci par le chômage et ses conséquences sociales et psychiques, l'apathie générale des gens due à un sentiment d'impuissance et de dilution des responsabilités, impuissance conduisant au désespoir, alimentant bien sûr la dépression, la dépendance aux médicaments et les cercles vicieux que cela construit. Mais il y a aussi le paradoxal manque de rapports sociaux entre des populations qui vivent pourtant entassées les unes sur les autres sans pour autant se connaître ou se fréquenter, se subissant donc, avec de plus en plus de disparités dans les cultures avec l'immigration incontrôlée et les récentes modifications dans la répartition des populations qui ne touche plus seulement les banlieues mais aussi les centre-ville. Il faut encore mentionner la progression de l'isolement des gens au sein des concentrations urbaines, l'industrialisation de tout et notamment de la nourriture de qualité de plus en plus mauvaise ou douteuse et, pour couronner le tout, chez ceux qui n'ont jamais connu la campagne voire les vacances, l'enfermement de la naissance à la mort dans un milieu toujours confiné entre des murs, des parois, qu'il s'agisse de ceux d'un logement, d'une voiture, d'une école, d'un hôpital ou encore d'un cercueil.

 

Et puisque je parle d'hôpital, j'aimerais terminer cette partie en citant ce documentaire édifiant sur ce que devient l'hôpital, dans le contexte actuel :

 

https://www.les-crises.fr/video-dans-le-ventre-de-lhopital-par-arte/

 

Et par cet article qui établit les liens qui ont été tressés entre la médecine et l'urbanisme, jusqu'à en arriver à ce contexte :

 

http://www.reseau-environnement-sante.fr/urbanisme-et-medecine-une-breve-histoire-des-rapports/

 

 

Où l'on voit le rôle joué par la médecine, y compris la psychanalyse, dans la structure urbaine et les doctrines urbanistes à travers le temps. Jusqu'à la conception pseudo-durable actuelle, qui entre en collision avec le néo-libéralisme galopant et inhumain qui finira peut-être par détruire l'hôpital tel qu'on le connaît, pour l'acheminer vers la situation américaine catastrophique que l'on connaît, où la disparité entre riches et pauvres ne peut sans doute pas être plus grande, ce qui ne fera qu'aggraver le problème de la santé mentale en milieu urbain : n'oublions pas que la médecine psychiatrique travaille en lien étroit avec le reste de la médecine, alors que les pathologies psychiques progressent constamment, et qu'on ne peut pas prétendre que cela n'a aucun rapport, ni avec l'urbanisme actuel, ni avec les mentalités politiques en cours, qui eux aussi entretiennent des rapports structurels étroits, dont le cas de l'hôpital n'est malheureusement qu'une illustration.

 

http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2017/04/18/hausse-significative-des-troubles-psychologiques-aux-etats-unis_5112688_3222.html

 

Le cas de la manie technologique, dont on a vu qu'elle était incluse dans le tableau du mode de vie urbain actuel (j'aurais pu parler du concept de smart city dont on nous rebat les oreilles récemment, et qui est une des dernières impostures du pseudo-écologisme « libéral-durable », mais je ne veux même pas donner d'importance à cette lubie ridicule et sans avenir), trouve une illustration dans cet article récent à propos des smartphones, même si toujours à charge, comme trop d'articles de cette source :

 

https://www.santenatureinnovation.com/mauvaise-nouvelle-nos-enfants/

 

 

Dans la prochaine partie, je m'intéresserais davantage à une étude de cas tournant autour de la ville de Saint-Étienne.