Ça fait un moment que ce sujet me trotte dans la tête, parce que, alors que la CNV, comme on l'appelle, est enseignée en France puis 30 ans, elle devient subitement à la mode dans les conversations, les forums, etc.

 

Beaucoup, dans différents cercles, affirment que c'est la méthode miracle pour un monde de paix et de compréhension. Les vidéos sur youtube sont de plus en plus nombreuses, et on nous y apprend combien la douceur et l'empathie peuvent améliorer le monde. On ne saurait être en désaccord.

 

Mais est-ce qu'une méthode peut réellement nous apporter cela ?

 

La méthode a été créée avec l'ambition tout à fait louable de remplacer les conflits et la division entre les gens par l'empathie et l'écoute. Elle a été créée par Marshall B. Rosenberg.

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Marshall_Rosenberg

 

La légende sur le personnage veut qu'il ait d'abord expérimenté cette technique en Israël, dans des milieux cosmopolites et très conflictuels entre les différentes communautés religieuses, et que cela ait fonctionné sans faille. Admettons.

 

Aussi, sa page wikipédia nous dit plutôt que ce travail a été fait aux USA. Une technique psychologique forgée à partir de rien ? Une interview nous permet d'en apprendre un peu plus sur la façon dont il explique lui-même la démarche :

 

http://www.psychologies.com/Moi/Moi-et-les-autres/Relationnel/Articles-et-Dossiers/Tout-conflit-peut-se-transformer-en-un-dialogue-paisible

 

Et la page wikipédia sur la méthode entre dans certains détails :

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Communication_non-violente

 

 

 

Encore une fois, je me suis désigné pour la tâche ingrate d'essayer d'expliquer pourquoi, selon moi, cette méthode ne peut pas marcher, en tout cas pas à l'échelle d'une nation ou du monde.

 

Mon premier argument est que c'est un produit marketing. Tapez  « CNV » ou « communication non-violente » sur google et regardez ce qui sort. Après la page wikipédia qui nous explique ce que c'est (je vous laisse regarder en détail si vous ne connaissez pas), vous avez divers sites de « formation », ou d'associations et magazines avec boutiques en lignes qui vendent des cours de CNV, des bouquins sur la CNV, et j'en passe. Je ne doute pas que ces associations veulent le bien de l'humanité, mais concrètement il y a tout un business autour de ça comme il y en a autour de toute discipline new age ou de toute approche de type coaching comme la PNL ou l'analyse transactionnelle. On pourrait espérer que les philanthropes qui promeuvent ce genre d'approche le fassent avec un peu plus d'éthique, mais de ce côté là, on se limite à bien emballer le produit dans des sites aux coloris pastels, verts, bref on est dans le registre tout à fait habituel du « développement personnel » et des « méthodes douces » dont beaucoup font un moyen de subsistance, c'est à dire un moyen de gagner de l'argent. Fatalement, le système qui a esclavagisé et paupérisé les gens laissent encore ce genre de fenêtre d'espoir pour maintenir la docilité.

 

Ce genre de technique est utilisé presque exclusivement en entreprise, et vous seriez plutôt naïfs de croire que c'est pour le bien-être des employés. Il s'agit seulement d'une de ces stratégies « gagnant-gagnant » dont le monde du travail a le secret, et qui a engendré le monde déshumanisé et dénué d'empathie que l'on connaît. L'utilité principale de ces techniques est de favoriser la soumission des employés et donc leur consentement, y compris pour accomplir des démarches parfois prédatrices et sans scrupules, mais dans la joie et la bonne humeur. Il n'est d'ailleurs pas très difficile de dénicher des gens qui s'épanchent sur des forums sur les écueils de la méthode, sur la façon dont elle est utilisée par exemple comme chantage émotionnel en détournant le principe de l'expression authentique de l'émotion, usant de l'affect exprimé comme moyen de pression culpabilisante sur l'autre. En d'autres termes, la CNV, ce sont les plus malins qui en tirent avantage : ceux qui sont déjà enclins à user de leurs émotions pour manier autrui.

 

Mais admettons deux minutes que la CNV soient l'outil miracle pour la paix dans le monde qu'espèrent certains.

 

On ne peut pas jeter le bébé avec l'eau du bain. Puisque j'ai toujours prôné l'humanité et l'empathie, qui manquent tellement dans ce monde, pourquoi voudrais-je me dresser contre ce type de méthode « si prometteuse », et si porteuse de bonnes intentions ? Comme je l'ai fait avec les fleurs de Bach déjà, on me reprochera très certainement de vouloir priver les gens d'une pratique qui adoucirait leur existence, qui serait propice à resserrer les liens et l'écoute entre les gens, bref qui favoriserait un monde meilleur, malgré tous ses défauts. Certes.

 

Maintenant regardons comment cette méthode est arrivée au niveau de notoriété qu'elle connaît aujourd'hui.

 

Il y a sans doute eu déjà pas mal de bouquins, j'ai déjà dit que les conférences explosent sur youtube, et tout cela est plutôt rassérénant sur la volonté que certaines personnes ont de promouvoir un monde meilleur.

 

J'ai vu une conférence là-dessus récemment. J'ai eu beaucoup du mal à la supporter. On nous vend du rêve à chaque phrase. Une aubaine, surtout pour les conférenciers qui ont trouvé là un créneau parmi bien d'autres pour se valoriser humainement devant une foule acquise à leur discours, puisque qui irait écouter ce genre de propos sans être acquis d'avance à une proposition aussi tentante ? On endort l'esprit critique de la plupart, et bien entendu l'idiot qui ira proférer quelques objections sera le vieux con du jour. Qu'on se rassure, on ne l'entendra pas dans ses endroits. A la fin de la conférence, on plébiscite à la fois le propos et celui qui l'a tenu. Qu'il soit donc président !

 

Mettons qu'un conférencier fasse 30 audiences par an, et qu'il y ait 200 personnes à chacune. Mettons, pour être généreux et optimiste, qu'il en convainque à chaque fois la moitié, et qu'à chaque fois cette moitié convainque 10 personnes de l'intérêt de la méthode. On touche en un an, avec ces chiffres industriels et astronomiques pour le milieu des conférences, probablement irréalistes, quelque chose comme 30 000 personnes. Ce qui fait quelques centaines de milliers au bout de quelques décennies. On peut même toucher des millions de gens avec le bouche à oreille, mais n'exagérons rien. La CNV est populaire, mais loin de là tout de même. La majorité des gens n'en ont absolument jamais entendu parler.

 

Cela tend déjà plutôt à en montrer les limites. Vu qu'elle est enseignée depuis 30 ans, on peut se demander pourquoi elle s'est finalement très peu répandue.

 

La première raison est sans doute que la majorité n'en ont « rien à battre ». Leur vie est remplie de bien d'autres choses, de problèmes, de contraintes, de divertissements, d'ennuis, etc. Ils n'ont tout simplement pas le loisir de s'intéresser à ça autrement qu'avec l'intérêt lointain qu'on a en regardant sur France 3 un reportage sur les îles Maldives. C'est un autre monde, un lendemain hypothétique. Très hypothétique, et très déconnecté de leur réalité.

 

Mais non seulement les gens qui ne connaissent pas du tout ou pas vraiment la discipline ne peuvent pas la pratiquer, même ceux qui la prônent à longueur de temps, en vantent toutes les vertus, ne la pratiquent même pas, dans l'expérience personnelle que j'en ai.

 

Cela fait maintenant plusieurs personnes que je croise ici et là, essentiellement sur internet mais pas que, qui rabâchent les avantages de la CNV, certains dévorant tout ce qu'ils trouvent sur le sujet. Dans le fond, le principe est élémentaire, tout le monde peut la pratiquer sans formation.

 

Pourtant, ces gens qui, à les écouter, ont élevé leur conscience et développé leur empathie, notamment en s'intéressant à la CNV, sont les premiers à prendre la mouche et à vous renvoyer dans la figure des jugements et à vous asséner des propos agressifs, à s'engager même dans des propos plutôt malveillants ou malsains, lorsque vous essayez de leur expliquer patiemment les limites de la chose, les limites de tout outil mis entre les mains d'individus humains, donc nécessairement assujettis à un ego, à des besoins dont certains sont inconscients, intimes, et donc difficiles ou impossibles à verbaliser, même à travers ce type de méthode.

 

Pourquoi ? Je vois plusieurs raisons à ce type de comportement. D'abord toute critique les met face à l'évidence que la CNV ne peut pas correspondre à tout le monde ni à toutes les situations et, par ce simple fait, est vouée à l'échec en terme de construction d'une paix à grande échelle. Si elle échoue à leur niveau, elle ne peut pas fonctionner à une échelle collective, du moins pas tant qu'un hypothétique changement de mentalité massif n'a pas eu lieu.

 

Deuxièmement, et je pense que c'est l'obstacle principal et rédhibitoire à ce type de chimère, la communication non-violente est un type de communication artificiel, non adapté au fonctionnement de l'entité biologique qu'est l'être humain, ou tout autre être d'ailleurs. La CNV fait complètement l'impasse sur l'intimité, sur le non-verbal, sur la nécessaire part de conflictualité qui doit exister entre les individus pour que chacun puisse marquer sa spécificité. C'est en ce sens que je disais que l'expression d'un affect selon les règles de la CNV peut très bien servir de pression émotionnelle sur autrui : si l'autre n'a pas le courage ou l'impulsion de répliquer à votre affect par un autre qui lui marque une limite, l'autre peut employer la CNV pour empiéter sur votre espace personnel, psychique, énergétique et pourquoi pas physique s'il est assez pervers et déterminé pour cela. Dans ce cas, la CNV se transforme en un nouveau piège émotionnel pour ceux qui ne sont pas à l'aise dans ce domaine, et comme un avantage donné à ceux qui y sont déjà à l'aise.

 

Par ailleurs, le côté artificiel de la CNV a un autre désavantage majeur : il est coûteux en énergie.

 

Rosenberg s'est inspiré de Gandhi pour sa démarche. Comme toute appellation négative dans les langues occidentales, l'expression « non-violence » est une contradiction en elle-même car la non-violence est en fait une démarche violente, où la violence est utilisée d'une autre façon que dans l'agression d'autrui. Faire une grève de la fin est une violence, une agression faite à son corps. Les mouvements sociaux que Gandhi a mis en branle, s'ils n'étaient pas physiquement brutaux, exprimaient néanmoins une fermeté, c'est à dire une violence contenue. Toute contrainte est une violence.

 

Or la CNV implique de se faire violence si l'on n'est pas naturellement porté à écouter autrui, car cela nous sort de notre naturel. Ce n'est pas du tout une mauvaise chose. Il est bon de savoir se maîtriser, dépasser ses bas instincts et ses pulsions primaires pour devenir une meilleure personne. C'est par ces processus que passe toute éducation digne de ce nom.

 

Seulement voilà, on ne peut pas se faire violence en permanence. On ne peut pas s'enfermer dans une attitude anti-naturelle, qui épuisera immanquablement nos ressources, quelles qu'elles soient. Se forcer à une attitude très différente de celle à laquelle nous avons, justement, été conditionnés, éduqués, crée un schisme mental proportionnel à la violence que l'on se fait, et cette blessure, soyons-en sûr, rejaillira tôt ou tard sur nous et sur autrui. Il est parfois plus sain et presque toujours plus simple d'exprimer de manière directe un besoin, un mécontentement, et de ne pas le distordre d'une manière émotionnellement acceptable par l'autre, c'est à dire par une manière qui ne le bouscule pas. Bousculer n'est pas forcément néfaste. Toute distorsion a un coût à l'intérieur de l'être, et pour avoir été formé à la kinésiologie, je peux affirmer avec certitude que les personnes qui se forcent à toujours formuler les choses d'une manière qui retient des choses en elles le payent un jour ou l'autre... Et leur entourage aussi, car il faut pouvoir gérer une personne qui s'est auto-violentée pendant longtemps, l'auto-violence étant trop souvent l'effet d'une prétendue non-violence, où la violence est en fait contenue en soi et contre soi.

 

Le fait est que, y compris et surtout parmi ceux qui ont fait la promotion de la CNV devant moi, je n'en ai jamais vu l'utiliser, parce que c'est bien trop artificiel... Il s'agit en réalité d'un protocole qui est très bon pour des thérapeutes, des écoutants et autres travailleurs sociaux mais qui, presque partout ailleurs, créera ou favorisera des distorsions, des manipulations et des malaises là où l'on prétend qu'il les résoudra.

 

Le fait est aussi que ceux qui font cette promotion sont généralement deux sortes de personnes : soit des personnes déjà très portées sur l'écoute d'autrui et qui trouvent donc cette démarche plutôt naturelle, soit des personnes qui ont une difficulté avec la colère, et qui ont tendance à croire que la CNV va les aider à résoudre les tensions qu'elles portent en elles (et qu'elles font souvent porter sur les épaules des autres).

 

 

Je souhaite très profondément l'avènement d'une meilleure entente entre les gens et entre les nations. La CNV est une méthode prometteuse, soit pour les manipulateurs, soit pour les conférenciers et autres marchands de cours de coaching pour prédateurs souriants et accomplis, soit en effet pour les thérapeutes et les authentiques empathes, mais ces derniers ont-ils vraiment besoin de cela, au fond ? Ils savaient déjà comment faire avant, et ont développé leurs propres approches.

 

Pour les autres, une méthode ne peut rien là où il n'y a pas de changement de mentalité. C'est pourquoi je dis que la CNV est un énième miroir aux alouettes qui profitera surtout aux vendeurs de miroirs. Cette discipline a dors et déjà sa place pleine et entière parmi toutes les autres approches idéalistes et illusoires new age.

 

Je crois, et c'est pour cela que je me suis senti obligé de ce billet, que tant qu'on s'accrochera à des techniques au point de les idéaliser, de les considérer comme des panacées, on perd le temps dont on aurait bien besoin pour construire un véritable changement de mentalité qui serait au-delà de ce genre de – pardonnez-moi – niaiserie.

 

Toutes les techniques de ce genre concernent uniquement des gens vivant dans des milieux relativement privilégiés ne connaissant pas grande chose, par exemple, de ce qu'est la vie dans un ghetto, un camp de migrants, ou même un simple quartier mal famé, où toute tentative d'utilisation de la CNV pourrait s'avérer assez... regrettable, si elle n'est pas parfaitement maîtrisée par une personne en adéquation avec cette approche. Ce sont les mêmes personnes qui vous disent qu'il est facile de faire son éco-ferme. J'irai dire ça à tous les zonards que je croise dans mon coin, et dont les moyens passent dans l'achat de « shit », pour avoir tout de même un minimum de confort psychique, pendant un moment dans leur journée.

 

Je me retiens d'utiliser le terme « bobo » parce que j'ai déjà dit que je n'aime pas trop ces termes stigmatisants, mais parfois, quand le mépris me prend à les entendre ou les lire raconter ce genre d'énormité, j'ai vraiment envie de les traîner dans une des « cités » de ma ville, pour qu'ils voient le niveau de culture, les modes de vie, le manque de moyens, le système D et donc le fossé qu'il y a entre eux. J'y ai grandi, j'y ai travaillé, je n'invente rien. Allez expliquer à un type qui vit du recel ou du deal – ou des allocs car aucun employeur ne veut de lui – que son salut réside dans l'établissement d'une éco-ferme... Il y a vraiment, vraiment, un océan entre ces quasi-riches avec souvent des compétences artisanales voire agricoles et les démunis des banlieues qui, de plus en plus souvent, ne parlent même pas la langue du pays.

 

Il y a donc, avant toute chose et surtout avant de croire que la parole pacifique va tout résoudre, un vaste changement de mentalité à bâtir. Et pas seulement chez les pauvres qui vivent dans la difficulté et dans l'exclusion, car ceux-là auront quelques atouts quand arrivera un éventuel effondrement de la société. Aussi chez ces nantis qui donnent des leçons, consomment des conférences comme d'autres consomment de l'herbe. Car ces nantis ne me semblent pas toujours très au courant du monde réel... qui pourrait bien leur tomber dessus un jour, et dans lequel la CNV sera un acronyme totalement inconnu, inepte et inapte à résoudre quoi que ce soit.

 

Bon, je suis un peu dans l'outrance, sans doute, comme souvent. C'est juste que ça me casse les oreilles à la longue, ce genre de discours. Comme d'entendre que la prise de conscience sur le climat est le début d'une prise de conscience écologique plus large. Écouter son prochain est un bon début, mais est-ce une fin ? Notre préoccupation à tous, j'ose le croire, est de construire un monde meilleur. L'ennui est que beaucoup ne veulent un monde meilleur que pour eux-mêmes, et qu'à cette fin, ils sont prêts à vendre des rêves et des lanternes, et voir les gens s'y jeter avec naïveté et sans esprit critique me lasse. A force de croire qu'un outil, qu'une technique, qu'une technologie, fut-elle communicationnelle, nous sauvera, on a tendance à oublier qu'en fait, tout est déjà là, en nous. Que nous avons la force et la capacité à construire un monde plus humain. Nous n'avons pas besoin de payer des conférenciers et des coachs pour ça, notre volonté pleine et sincère devrait suffire, si nous étions tant que cela au clair avec nous-mêmes. Mais nous en avons seulement perdu le fil, et nous avons trop tendance à le chercher chez des charlatans, fussent-ils de bonne foi. Et je ne crois pas que nous l'y trouverons. Nous n'y trouverons que le miroir qui nous renverra à nous-mêmes, encore et encore, jusqu'à ce que s'opère ce miraculeux changement de mentalité tant attendu.

 

Demain, l'année prochaine, dans un siècle, un millions d'années, peut-être jamais si nous n'arrivons jamais à dépasser notre foi pour des chimères. Tout est en nous, osons juste regarder, ne croyons pas que notre part animale et que notre ombre vont s'estomper parce que nous utilisons des outils « positifs ». Au contraire, la lumière nourrit l'ombre, a fortiori lorsque l'ombre est ignorée, laissée à ses propres manigances. Mais c'est un autre sujet...