C'est un sujet qui me turlupine depuis longtemps et qui m'est revenu à travers plusieurs lectures et expériences récentes. Il va encore être question de totalitarisme et d'hystérie, mais cette fois-ci je vais emprunter un autre chemin pour développer mon propos.

 

Il m'est apparu qu'il y a une forte fraternité entre l'esprit écologique contemporain et ce qu'on serait tenté d'appeler l'esprit religieux. J'avais déjà développé cet aspect concernant le rapport à la science, qui se résume souvent, chez le public ainsi que chez une partie des acteurs et observateurs (les médias par exemple) à une attitude dogmatique qui a toutes les caractéristiques de la bigoterie.

 

Non seulement cette attitude se retrouve aussi largement dans le domaine de l'écologie mais, finalement, dans tous les domaines de la vie humaine.

 

L'envie de développer le sujet m'est venu de trois observations récentes, faites l'une dans une liste de discussion sur l'ufologie et les ummites, une autre dans les commentaires d'un article sur la surveillance sur internet et l'autre en consultant un lien sur les gestes écologiques. A vrai dire, j'avais déjà souvent fait cette observation sans forcément faire le lien. Le point commun de ces observations est qu'on y trouve des gens qui pontifient, que ce soit à propos de la bonne façon d'utiliser internet, de la bonne façon d'être écolo, ou de la bonne façon de considérer l'ufologie. À chaque fois est assénée une vision somme toute simpliste des choses, qui se paye le luxe de mépriser ou de passer sous silence des visions qui me semblent plus approfondies. Déjà, c'est typiquement la définition de la bigoterie : en rester à une compréhension très superficielle des choses, en faire une ligne de conduite, puis tenter de l'imposer aux autres, dans certains cas.

 

Ayant des poussées allergiques violentes quand je suis confronté à cela, ainsi qu'à la bêtise qui étale sa supériorité supposée, il fallait que j'analyse la chose.

 

Ce lien est l'un des éléments qui m'a mis sur la piste :

 

https://www.lesgesteseclaires.com/?utm_campaign=GE2018&utm_medium=E3&utm_source=GE2018E312

 

 

Le site de la fondation pour la nature et l'homme, ex fondation Nicolas Hulot, notre insignifiant ministre de l'environnement, propose ces 30 gestes écolo pour diminuer notre empreinte écologique. Si certains des gestes sont frappés au coin du bon sens, et toute personne écologiquement consciente pourrait les mettre en œuvre sans difficulté particulière, il faut remarquer qu'un bon nombre de ces gestes sont totalement absurdes et dérisoires. Exemples parmi d'autres, faire le ménage dans ses mails, éviter de multiplier les recherches sur internet ou éteindre sa box la moitié du temps. Les économies d'énergie sont certes réelles, mais tout à fait mineures par rapport à ce qu'on pourrait gagner par d'autres moyens qui ne sont même pas listés dans ces 30 gestes... Enfin, certains de ces gestes sont politiquement et écologiquement contestables, comme les histoires de banques axées sur le renouvelable (pratiquant donc le greenwashing, en réalité) ou encore techniquement irréalisables par la plupart, comme la fameuse chimère de l'énergie solaire personnalisée, quand la majorité des gens vivent dans des logements collectifs totalement inadaptés à cela.

 

Le problème n'est pas, ici, de proposer des gestes qui peuvent aider aux économies d'énergie, c'est plutôt le fait de pourrir la tête des « écolos » avec des suggestions irréalistes, inefficaces, illusoires et souvent casse-tête. Comment faites-vous pour éteindre votre box 12h par jour quand vous êtes constamment à domicile – femme au foyer, chômeur, travailleurs à domicile, etc, –, et qu'elle pilote aussi bien votre téléphone que votre télévision ? En ayant un smartphone pour rester joignable... ? Quelle énergie espérez-vous produire en faisant 5 recherches internet de moins par jour ? Les chiffres donnés pour celui-ci, à l'échelle de la nation, valent la consommation de 100 voitures par an. Si, en étant extrêmement optimiste, 50% des français diminuent de 50% leurs recherches internet, on peut espérer gagner la consommation de 25 voitures par an... ce qui est totalement dérisoire par rapport à la masse de voitures en circulation : une économie d'environ 0,00005%. Inciter des décisions politiques dans le sens des transports en commun aurait un impact infiniment supérieur, or justement, on prend une direction inverse en supprimant des trains. Encore une fois, les prétendues solutions écologiques présentées ici sont souvent de la pommade sur la jambe de bois d'un homme tronc. Je ne vois vraiment pas l'intérêt de préconiser ce genre de truc, à part le fait de faire prendre conscience aux gens qu'en effet, tout ce qu'ils font sur internet a un coût énergétique. Et pas seulement les requêtes ni la simple consommation électrique de l'ordinateur et de la box, qui restent tout à fait minoritaires par rapport au reste, en passant. Donc, faire miroiter aux gens 10€ d'économie par an sur une box n'est pas non plus très pertinent du point de vue de l'information, en plus de ne pas être très réaliste sur le plan de la réalisation.

 

Ce qui m'importe ici, c'est qu'on expose un public finalement déjà acquis à ce type d'information (qui fréquente le site de cette fondation sinon des écolos convaincus ?) à des informations discutables sur différents points, mais présentés comme indiscutables car chiffrés, « scientifiques », etc. Le monde fermé de l'écologisme politique n'ayant pas montré de grandes capacités à se remettre en cause sur ces points, il agit sur le public comme un clergé, et ce public comme le bétail moutonnier à guider vers la Vérité de l'Écologie.

 

De même, dans l'ufologie vous trouvez votre lot d'inquisiteurs qui savent et qui imposent ce qu'il faut penser et ce qu'il faut comprendre, ou ne pas penser et ne pas comprendre, à propos de ce phénomène. Comme les écolos extrémistes, comme les hystériques défenseurs de causes (animaux, femme, migrants, immigrés, etc.), ils vous excommunieront publiquement si vous ne prêtez pas allégeance à leur dogme, et agissent, à l'instar des fondations, associations et organisations diverses comme des détenteurs d'une autorité qu'ils s'attribuent eux-mêmes par le simple fait qu'ils sont attentifs à un sujet ou une cause.

 

L'autre cas était encore plus parlant. Sous un article parlant de la surveillance sur internet, un commentateur dispense sa science en bon pontife pédagogue sur comment échapper au stockage des données et au flicage sur internet et sur mobile. Son initiative est certes louable, et louée par l'ensemble de l'audience, mais s'élève-t-il quelques voix critiques qui mentionnent que ce n'est pas si simple, ou encore que le problème serait peut-être plutôt à prendre à la racine, que l'attitude se transforme en celle d'un vulgaire donneur de leçon aux récalcitrants qui sont de mauvaises brebis noires et aux cygnes galeux, trahissant la véritable intention de la personne : se faire mousser sur son savoir technique et fournir du « yakafaukon », « il suffit de » prédigéré à une masse qu'il faut décidément éduquer. Certes il faudrait l'éduquer mais... je n'appelle pas éduquer le fait de fournir des solutions de bricolage temporaire, uniquement adaptées à ceux qui sont en position de les comprendre et de les mettre en œuvre, quand tout un système se referme sur cette même populace, certes désinformée et sous-éduquée. Désolé mais ce n'est pas en désactivant les cookies sur son navigateur, pas plus qu'en installant un panneau solaire sur son toit qu'on change le monde, ni qu'on empêche sa dérive.

 

Finalement, tout ça m’apparaît comme rien de plus qu'une vulgaire quête de bonne conscience et de dissolution de la dissonance cognitive. La même bonne conscience qui est recherchée dans la pratique des religions. Comme dans ces religions, on y cherche des solutions pratiques et générales, qui seraient prétendument valables et applicables à tout un chacun, on impose dessus un système qui construit de toute pièce une vérité dont le but est de renforcer le conditionnement de l'attitude générale, et on espère naïvement que cette solution présentée comme simple (posez un panneau solaire et la rédemption est à vous, installez Linux et vous serez de nouveau libre) résoudra l'ensemble de la problématique, quand bien même celle-ci est beaucoup plus puissante que l'élan de bonne volonté de quelques conscientisés, perdus sur leur îlot idéal, en revanche inconscients que leur prise de conscience individuelle n'a pas ralenti la marche forcée du totalitarisme ou du consumérisme.

 

 

Parfois même, la démarche de ces groupes alternatifs consiste à commencer par créer ou exagérer un problème pour ensuite y proposer la solution. Cela est particulièrement courant dans le milieu des médecines alternatives, où pas mal de gens trouvent bon de monter en épingle la moindre déficience de la médecine classique – et Dieu sait qu'il y en a, les systèmes humains n'étant jamais parfaits – pour déclencher chez le public un réflexe de peur et donc de défense. Ensuite on propose la solution (pas toujours immédiatement, la technique est souvent de la proposer dans un mail ou un article ultérieur, une fois que le public a bien macéré dans sa peur et sa colère) et le tour est joué, vous avez créé une masse de suiveurs... à la fois consommateurs et fidèles du culte, d'un culte qui se dresse contre un autre culte (il y aurait à dire sur les suiveurs de la science « officielle » ou de la médecine allopathique).

 

C'est que cet esprit religieux est décidément partout chez l'humain et tout ce qu'il y a à faire, c'est de l'instrumentaliser.

 

On les trouve dans tous les domaines et milieux où se confrontent des idées différentes. Politique, science, spiritualité, société, et bien sûr toutes les niches comme l'écologie, l'ufologie, etc.

 

Jouer sur les clivages existants est devenu le fond de commerce, que ce soit dans la politique, dans la médecine, et j'en passe, la question du clivage a déjà été largement abordée sur ce blog, et rappelons-nous que clivage est surtout un terme de psychologie.

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Clivage_du_Moi

 

« Le clivage du moi (en allemand Ichspaltung1) est la séparation de la réalité psychique en deux parties. Il est la conséquence d'un traumatisme psychologique qui place la partie de la personnalité touchée hors de la conscience2. »



Or je postule que cet acharnement à créer et jouer sur des clivages dans la sphère collective n'est autre que la manifestation d'un clivage psychologique existant dans le domaine collectif. Je ne suis pas assez bête pour croire que ce sujet n'a jamais été développé dans des ouvrages spécialisés en psychosociologie par exemple, ou encore en anthropologie ou autre, mais n'ayant pas de références sur ce sujet, ma réflexion est purement personnelle et le fruit d'un esprit libre qui se questionne, rien de plus.



A ce stade il est probablement intéressant de se référer à ce que disait Krishnamurti de l'esprit religieux :



http://www.krishnamurti-france.org/L-esprit-religieux-est-un-etat-d-esprit-en-lequel



Notons d'abord qu'il différencie esprit religieux et croyance dans une religion (qu'on pourrait nommer esprit de religion, par raccourci).



« Un esprit religieux est totalement différent de celui qui croit en une religion. »



Aussi :



« Un esprit religieux n’est pas à la recherche de quelque chose, il ne peut faire aucune expérience avec la vérité, car elle n’est pas une chose qui puisse être dictée par le désir ou la souffrance, ni par un conditionnement, hindou ou autre. »



Autrement dit, seul un esprit de religion, imprégné de croyances, conditionné par son vécu, son désir, sa souffrance, cherche encore à enfermer le monde dans des schémas, des vérités, des dogmes, des croyances, etc.



« Dans l’esprit religieux est l’état de silence que nous avons déjà examiné. Il n’est pas engendré par la pensée, mais par une lucidité qui est méditation, lorsque celui qui médite est entièrement absent. En ce silence est un état d’énergie en lequel aucun conflit n’existe. (…) Si l’on permet à cette énergie de s’écouler sans contradictions, sans résistances, sans conflits, elle est sans limite et sans fin. Lorsqu’il n’y a pas d’opposition, elle n’a pas de frontière. Ce sont les résistances qui la limitent. »



Si l'on suit donc Krishnamurti dans son idée, c'est donc la contradiction, en quelque sorte le clivage, qui engendre la perte d'énergie dans des croyances, a fortiori des croyances toutes faites.



J'aurais tendance à extrapoler pour ma part en disant que c'est précisément l'agitation mentale, née du clivage, du conflit, de la contradiction, qui engendre les maux humains, la préconisation de dogmes, d'idées arrêtées et toutes faites, et donc qui abolit l'esprit libre et critique, rendu captif par la tension, la confrontation, les limitations artificiellement créées dans un esprit déjà limité et qui en plus s'enferme dans des croyances et des idées simples, par peur de perdre le contrôle, peur probablement née d'un traumatisme initial, certains diraient même, je suppose, originel.



Pour ceux qui veulent creuser cette idée plus loin, un texte beaucoup plus long et détaillé de Krishnamurti sur ce point :



http://www.revue3emillenaire.com/blog/lesprit-religieux-j-krishnamurti/



Son propos rejoint ce que j'ai déjà pu dire sur l'idéologisme, l'extrémisme, le partisanisme, le militantisme, etc., qui sont autant d'écueils où l'énergie se disperse dans un combat qui se déroule finalement non pas entre l'individu et l'injustice du monde, mais entre l'individu et les limites mentales que son vécu a construit et dont il n'a pas su ou voulu s'affranchir (et nous en sommes tous plus ou moins là). Je citerai alors ce passage :



« Il faut par conséquent trouver cet état dans lequel l’esprit est réellement libre de toute recherche, de toute croyance, sans devenir pour autant cynique et stagnant. Car nous avons tendance à croire que si nous cessons de chercher, de lutter, de faire des efforts, de tâtonner, nous sommes voués au dépérissement. Et je ne vois pas du tout pourquoi cela devrait nous être épargné – ne sommes-nous pas déjà en train de dépérir ? »



De fait, la condition humaine nous place dans cet état effrayant pour notre moi instinctif, que nous ne pouvons échapper à la mort et que celle-ci est en fait présence en permanence. Notre corps n'est que mort et renaissance des cellules qui le composent, et l'on connaît l'issue inéluctable de ce processus imparfait qui ne nous maintient en vie qu'un temps. Bien sûr, nous refusons communément d'affronter seulement l'idée de la mort, surtout dans notre société moderne, alors la mort elle-même...



Pourtant, comme le dit encore Krishnamurti :



« En revanche, l’esprit qui n’est plus engoncé dans une croyance quelconque, ou dans une croyance de son propre cru, et qui ne cherche plus rien – bien que cela soit un peu plus ardu –, un tel esprit est intensément vivant. »



Or c'est bien cette vie que les mouvements idéologiques ou religieux quels qu'ils soient tentent, pour la plupart, de circonscrire et de régir. Les donneurs de conseils, dans ces domaines, sont rarement autre chose que des donneurs de leçons, des zélateurs de leur église quelle qu'elle soit.



On perd énormément de temps et une quantité inquantifiable d'énergie avec cette attitude, si répandue de nos jours, dans un monde si déshumanisé que le traumatisme psychique sans espoir de résolution est devenu la norme, et avec lui, le clivage, donc le conflit.



Entendons-nous bien. Je ne suis pas en train d'encourager à une forme de déni, d'aquoibonisme ou encore de je-m’en-foutisme. On ne peut nier que les problèmes écologiques existent, que la surveillance généralisée et le contrôle des données existent, qu'il y a tout un tas de problèmes à résoudre dans notre société. Au contraire, je ne cesse de répéter que nous vivons justement dans ce monde malade et déshumanisé que, d'ailleurs, Krishnamurti était le premier à déplorer. Et donc dans un monde profondément dysfonctionnel, navrant et qui exige de nous un certain effort pour l'améliorer.



Ce que je dis, surtout, c'est que la méthode est mauvaise, un extraordinaire gaspillage d'idées, de temps, de matière et d'énergie. Et qu'écouter ceux qui veulent vous convertir à l'écologisme (bien plus qu'à l'écologie) à la cause féministe ou animale, ou au culte de Linux ne vous fournira au mieux qu'une amélioration temporaire, un refuge fugace dans un monde qui lui est à la dérive. Je n'ai pas de solution facile à proposer en échange, car je ne crois pas qu'elle existe, et je ne crois pas que la facilité conduise où que ce soit. Je crois que les solutions sont individuelles, et que lorsqu'elles sont bonnes, elles ne nécessitent aucun prosélytisme : elles se répandent d'elles-mêmes, elles contaminent ceux qui en voient l'indubitable efficacité. Toute mauvaise ou fausse solution n'a qu'une vertu : celle de se démontrer comme elle-même, avec le temps et la pratique, comme ne marchant pas, à ceux qui ne l'avaient pas compris avant même d'essayer. Il est vrai qu'on n'a pas la science infuse, et même un esprit religieux au sens où Krishnamurti l'entend, doit se tromper souvent.



Mais ces fausses solutions que l'on essaye d'imposer au public sont plus délétères que profitables. Se réfugier sur Apple pour fuir Microsoft, est-ce que ça vaut vraiment quelque chose ? Utiliser un ordinateur sous Linux, c'est toujours utiliser un ordinateur, donc être quelque part captif de la société technologique et de consommation. Avoir une voiture ne rend pas libre et ne pas en avoir non plus. Ne pas être surveillé sur internet ne fait pas de nous un affranchi du système, car quoiqu'il arrive nous en sommes dépendants dans pratiquement tous les domaines, et nous avons des comptes à lui rendre comme à lui demander. Et quelque part, faire tous les efforts que certains font pour diminuer leur empreinte d'1% ou pour ne pas être tracé par Google démontre justement qu'ils sont captifs du système, car seul un prisonnier a besoin de s'évader, d'échapper à la surveillance et au contrôle. Or, nous sommes tous des prisonniers, et à ce sujet, je vous recommande chaudement cet excellent article (et plus particulièrement la partie en anglais si vous pouvez le lire) dont le texte original porte justement ce titre :



http://www.dedefensa.org/article/notre-hysterie-dystopique



Cet article résume bien en quoi personne, désormais, ne peut prétendre échapper au système, qui est agrégat des états et des sociétés industrielles et commerciales qui conditionnent le monde entier à de usages et autres habitudes de consommation et même de comportement.



Prétendre qu'en utilisant une voiture électrique ou en effaçant mon historique internet, je suis de nouveau libre et vertueux (et qu'alors je peux vous jeter cet orgueil à la face) est tout à fait puéril, illusoire et faux. La vertu n'est pas accessible au consommateur, c'est quelque chose qui est d'un domaine totalement autre, quant à la liberté, elle n'est qu'un mot dans ce système, et le seul façon de la retrouver est juste d'arrêter d'accréditer ce système, de lui donner tant d'importance, de vouloir même le combattre à coups d'adblock ou de boycotts aussi stériles les uns que les autres.



Toutes les actions que peuvent entreprendre des individus ou des petits groupes, je l'ai toujours dit, n'ont aucun impact sur le système et même, lorsque ces actions visent seulement à se donner une conscience de surface (notamment dans l'écologie, mais dans bien d'autres domaines aussi) ne fait que lui fournir une caution dont il n'a même pas besoin. Plus l'on fuit sur des plate-formes alternatives qui sont permises par le système, plus l'on se croit vertueux tout en demeurant partie intégrante d'un système qui dévore même la dissidence, plus cela prouve que rien ne lui échappe. Cela, il faut le comprendre, cesser de se bercer d'illusions en construisant des îlots, des sous-cultures qui ne sont que des sous-ensembles de la culture d'ensemble justifiant le système, et permettant sa pérennisation.



Je ne dis pas non plus qu'il ne faut pas faire tout cela, qu'il faut tout simplement se vautrer dans le système car il est tout puissant et nous serions impuissants.



Je dis que nous cultivons notre impuissance, et donc la toute-puissance effective du système jusqu'à ce jour, en le fuyant illusoirement, et en le combattant inutilement. Tout cela c'est de l'énergie gâchée, c'est vider un paquebot en train de couler avec une cuiller à café, comme de croire que de jeter le carton dans la poubelle jaune participe à sauver le monde, quand ça ne participe qu'à légitimer le système d'obsolescence, de la grande distribution avec ses emballages et sur-emballages. Vous remplissez tout de même des poubelles de déchet infiniment plus que ceux qui ne jetaient même pas les os des animaux qu'ils mangeaient... Voilà. Le système actuel est irrémédiablement pourri, irréconciliable avec la nature, avec la beauté, avec l'intelligence, avec la liberté. Il faut commencer par renoncer à cette croyance et là vous serez déjà un peu plus libres... et plus lucides.



Avant d'en venir à ma conclusion, je reprends cette note que j'avais écrit avant de me lancer dans cet article, et avant de lire l'article sur le prisonnier :



« La vie fonctionne à l'économie, l'humain ne peut vivre dans l'effort permanent, et passer son temps à faire un tas de démarches pour sortir du flicage est finalement avouer son statut de fugitif. Le "je n'ai rien à cacher" devient alors l'excuse des fugitifs pour l'être. »

 

Entendons nous encore, je ne dis pas qu'il ne faut faire aucun effort, je dis juste qu'il faut que nos efforts soient à notre mesure. David ne peut pas vaincre Goliath à chaque fois... et de fait il n'a eu à le vaincre qu'une fois parce qu'il avait fait juste ce qu'il fallait... à méditer ? Pédaler contre le courant n'a jamais été une solution, juste une manie d'anti-conformistes par principe. La plupart se noient quand même dans le système à la fin, et peut-on chanter la gloire de ces anonymes ?

 

En tout cas, de manière amusante, que lis-je aujourd'hui dans l'article cité ?

 

« When the government sees all and knows all and has an abundance of laws to render even the most seemingly upstanding citizen a criminal and lawbreaker, then the old adage that you’ve got nothing to worry about if you’ve got nothing to hide no longer applies. »

 

C'est une autre façon de dire ce que je disais au-dessus. Personne ne peut prétendre ne rien avoir à cacher : la définition de l'intimité est justement ce qui est caché, privé. Dans une société qui nie cette intimité, ce n'est même pas que vous n'aurez rien à cacher, c'est que rien ne pourrait plus être caché que vous pourriez tout de même vouloir cacher. Je suis sûr que rares voudraient être espionnés nus sous la douche comme on fait aux récalcitrants dans les prisons, et je suis sûr que peu nombreux sont ceux qui veulent être observés en train faire l'amour, leurs besoins, ou que sas-je encore. De même vous avez besoin de tranquillité dans bien des moments. Quand vous êtes convalescent, pour vous ressourcer, vous reposer, etc. Un esprit qui se sait constamment scruté n'a pas un bon repos...

 

 

Alors, que dire pour conclure ? Cela risque d'être long...

 

D'abord, je veux dire que nous avons plus besoin d'écologie mentale que d'écologisme politique. Un monde où les gens seraient conscients, et sainement éduqués serait beaucoup plus fonctionnel qu'un monde fonctionnant sur la culpabilité et la paranoïa comme il le fait actuellement. Toutes les solutions proposées n'ont que pour but d'alléger votre conscience, de vous donner l'illusion que vous contrôlez davantage votre vie que le système ne le fait, alors même que nous sommes tous profondément conditionnés à un niveau que nous n'imaginons même pas.

 

Les solutions proposées pour les masses ne sauraient être que superficielles et très imparfaites, comme l'est le système dysfonctionnel qui cherche – bien plus que de contrôler chaque individu comme le croient les gens rendus paranoïaques qui craignent les IA et la technologie sur laquelle l'humanité projette ses fantasmes et pour ainsi dire elle-même – qui cherche surtout à s'informer sur la masse et à induire justement une dynamique de masse qui emporte tout le monde. Cela est beaucoup plus facilement réalisable – en témoigne le fait que c'est déjà en œuvre – que de vouloir surveiller individuellement chaque personne dans les moindres recoins de sa vie privée, ce qui est tout simplement infaisable même pour le plus grand supercalculateur que l'on pourrait construire un jour (cela est par contre sans doute réalisable à des échelles moindres, à voir dans quelles limites). Par conséquent, vider votre historique internet ne vous affranchit pas du système, ça ne vous fait même pratiquement rien gagner d'autre que de soulager votre crainte. Et ce soulagement à bon compte vous fournit en revanche une dangereuse illusion de sécurité qui vous expose, par exemple si vous n'avez pas conscience de ce que je viens de dire juste au-dessus. Vos données n'intéressent pas tellement les gouvernements qui ne peuvent rien en faire dans l'immense majorité des cas. Par contre, les statistiques de ceux qui utilisent adblock ou Linux sont certainement plus utiles à leur contrôle de masse, puisque cela leur donne une information tendancielle sur la dynamique de la population qu'ils veulent diriger... car ils ne dirigent pas chaque individu, mais une population, ok ?

 

Une question que je pourrais poser et qui pourrait résumer la problématique que je pose dans cet article est celle-ci :

 

Quel est l'intérêt d'appliquer des solutions individuelles à des problèmes qui posent des questions de dynamique collective et ne peuvent être solutionnés qu'à ce niveau ?

 

Car ne nous leurrons pas, quand quelqu'un, ou un site, propose telle ou telle solution (souvent illusoire comme je crois l'avoir démontré) à un lectorat (mettons, je ne sais pas, 100 000 lecteurs pour un texte d'audience digne de ce nom), combien cela va-t-il toucher de personnes sur la population générale ?

 

Mettons qu'un lecteur sur cinq n'avait jamais entendu parler de cette « solution ». Mettons que la moitié essaye (je pense que je suis très généreux, là) et qu'un quart de cette moitié s'y tienne sur la durée. Ça nous donne 2 500 personnes, qui peut-être vont chacune, sur la durée, en contaminer le triple. Et voilà, on a 10 000 personnes qui ont adopté une nouvelle habitude. Sur une population de 60 millions d'habitants pour prendre la France... ça fait une personne sur 6000. Donc 5 999 personnes sur 6 000 n'ont pas du tout changé de comportement.

 

Voilà à peu près l'impact de ce type d'approche, quand la télé, les réseaux sociaux et les autres médias qui répandent la bêtise 7/7 et 24/24 touchent quasiment tout le monde à un moment donné, allant jusqu'à, bien sûr, contrecarrer en partie l'effet minoritaire de ce type d'action qui, en plus, s'avère souvent biaisé, insuffisant voire carrément insatisfaisant quand ce n'est pas tout bonnement contre-productif.

 

Les moyens intelligents pour contrer le système et montrer sa bêtise, son ineptie et sa toxicité presque absolue, voilà ce qui manque, car alors, une fois que cela serait fait, cela pourrait avoir un effet château de cartes que n'auront jamais les solutions partielles énoncées ici et là, qui ont leur mérite, et encore. Et ces moyens intelligents ne sont pas à confondre avec les trucs « malins » que la publicité a contribué à incrusté dans nos têtes.

 

Pour aller encore plus loin, je dirais même que vouloir convertir la population à des fausses solutions, vouloir qu'un plus grand nombre soient écologiquement responsables n'est finalement même pas forcément souhaitable. Cela participe aussi à légitimer le système, et à sa viabilisation. Qui serait assez fou pour vouloir vraiment que ce système soit viable, quand il a compris sa folie fondamentale ? Tout n'est certes pas noir, mais ce n'est pas la question. Un fou ne l'est jamais complètement comme un méchant ne l'est jamais jusqu'à la moelle et sans aucune raison. Le problème est que ce système est le plus fou et le plus malsain jamais engendré et que tout être humain s'en apercevant ne peut vouloir que sa disparition pure et simple. On ne créera jamais une plus grande folie à plus grande échelle que ce qui est en train de se bâtir sur les bases actuelles, puisque, bien entendu, les choses empirent constamment (nous vivons dans le « progrès » mais on éduque plus mal qu'avant, on soigne de plus en plus mal, il y a de plus en plus de pathologies mentales, de maladies chroniques, etc.).

 

Voilà. Je crois avoir été assez radical dans mon propos, même si on trouvera sans doute des contradictions qui trahissent surtout mes incertitudes et le fait que cette réflexion est nécessairement en cours, donc vivante, donc mouvante, etc. Et comme je ne sais pas sur quelle phrase terminer et que je n'ai aucune idée de la solution réelle à tout cela s'il en existe une, je laisse la parole à plus pertinent que moi, en citant longuement Krishnamurti :

 

« Lorsqu’on voit ce que l’homme s’est infligé à lui-même dans le but de trouver ce qu’il appelle la réalité, on se demande – cette question, c’est à vous-même qu’il faut la poser, et non à moi – s’il existe un moyen, ou un état suffisamment explosif pour nous débarrasser de tout cela en un éclair. Parce que le temps n’est pas le moyen adéquat.

 

Toute cette recherche suppose du temps – pour trouver, cela peut prendre dix ans ou plus, voire même impliquer la réincarnation, comme le croit toute l’Asie. Tout cela est affaire de temps – peu à peu, on se défait de ces conflits, de ces problèmes, on devient plus sage, plus habile, à force de patience, on finit par savoir -, on déconditionne l’esprit petit à petit. Voilà ce qu’implique le temps. Il est pourtant évident que le temps n’est pas le moyen adéquat, pas plus que la croyance ou les disciplines artificielles qu’imposent un système, un gourou, un maître, un philosophe, un prêtre – tout cela est si puéril. Est-il donc possible d’éviter tout ce processus et d’accéder tout de même à cette chose extraordinaire? Car c’est une chose que l’on ne peut solliciter. Il faut que vous compreniez bien ce fait tout simple: c’est une chose qui ne peut être ni recherchée, ni sollicitée, parce que l’esprit humain est trop obtus, trop restreint, nos émotions sont trop mesquines, nos façons de vivre trop confuses pour que ce quelque chose d’immense, d’énorme, puisse être invité à pénétrer dans une si petite maison, dans une minuscule chambre, même si tout y est en ordre. On ne peut pas solliciter cette chose. Pour ce faire, il faudrait la connaître, et vous ne pouvez pas la connaître (peu importe qui l’affirme) parce que dès l’instant où vous dites: « Je sais, je connais », c’est que vous ne savez pas, que vous ne connaissez rien. Dès que vous affirmez l’avoir trouvée, c’est que vous n’avez pas trouvé. Si vous dites en avoir fait l’expérience, c’est que vous ne l’avez jamais faite. Ce sont là des manières subtiles et rusées d’exploiter l’autre – l’autre étant votre frère ou votre ennemi. 

Si vous voyez tout cela, non pas d’une façon abstraite, mais au niveau de la vie quotidienne, dans vos activités de chaque jour, quand vous vous apprêtez à écrire, ou que vous parlez, que vous sortez en voiture ou que vous faites une marche solitaire en forêt, si vous voyez tout cela d’un seul coup d’œil – et inutile de lire des volumes pour faire cette découverte –, si vous embrassez la situation d’un seul regard, d’un seul coup, vous pouvez tout comprendre. Or vous ne pourrez véritablement comprendre cela de manière intégrale que lorsque vous vous connaîtrez vous-même, tel que vous êtes, très simplement, comme étant le résultat, le fruit de l’humanité tout entière, que vous soyez hindou, musulman, chrétien ou quoi que ce soit d’autre. Alors, la chose est là, présente. Quand vous vous connaissez tel que vous êtes, alors vous comprenez toute la structure des efforts de l’homme, ses duperies, ses hypocrisies, sa brutalité, sa quête.

(…)

Mais si on a su s’interroger sans chercher, sans croire, alors dans l’interrogation même est la découverte. Mais jamais nous n’interrogeons. Nous voulons des réponses, nous voulons des confirmations, des affirmations ; fondamentalement, au tréfonds de nous-mêmes, nous ne sommes jamais affranchis de toute forme d’autorité intérieure ou extérieure. C’est là l’un des aspects les plus étranges de la structure de notre psyché: tous, nous voudrions qu’on nous dise quoi faire ; nous sommes le résultat de ce qu’on nous a dit. Ce que l’on nous a dit est une propagande millénaire. Il y a l’autorité des écritures anciennes, celle du chef d’aujourd’hui, ou de l’orateur ; mais si véritablement au plus profond de nous-mêmes nous rejetons toute autorité, dès lors nous n’avons plus peur. Être sans peur c’est regarder la peur en face ; mais, tout comme dans le cas du plaisir, jamais nous n’entrons en contact direct avec la peur.

(…)

Or, voyant tout cela, est-il possible de ne rien faire du tout, pas d’effort, pas de recherche, d’être complètement « négatif » vide, sans action? Parce que toute action est le résultat de processus mentaux. Si jamais vous vous êtes observé en pleine action, vous aurez constaté que toute action est dictée par une idée, un concept, un souvenir antérieurs. Il y a dès lors une division entre l’idée et l’action, un intervalle, si petit, si minuscule soit-il, et c’est à cause de cette division qu’il y a conflit. L’esprit peut-il, au contraire, être absolument tranquille, sans pensée, sans peur, et par conséquent extraordinairement vivant, extraordinairement intense ?

Vous connaissez le mot passion. Il est souvent synonyme de souffrance ; pour les chrétiens, il symbolise certaines formes de souffrance. Ce n’est pas du tout ce sens que nous donnons au mot passion. La forme la plus haute de la passion, c’est l’état de « négation » absolue. Cette passion-là implique un total abandon de soi. Cet abandon absolu de soi exige une austérité extrême, laquelle n’est point la dureté du prêtre tourmentant les gens, ou des saints qui n’ont cessé de se torturer et qui sont devenus austères à force de brutaliser leur propre esprit. L’austérité est en fait une extraordinaire simplicité, non pas en matière de vêtements ou d’alimentation, mais une simplicité intérieure. Cette austérité, cette passion, est la forme le plus élevée de la « négation » absolue. Alors, peut-être, si vous avez de la chance – mais il ne s’agit pas là de chance –, cette chose vient sans qu’on la sollicite ; alors l’esprit cesse de vouloir lutter, de faire des efforts. Dès lors vous pouvez faire tout ce que bon vous semble, car, alors, l’amour sera.

Sans cet esprit religieux il est impossible de créer une vraie société. Pourtant il nous faut créer une nouvelle société où cette effroyable activité de l’intérêt personnel n’aurait qu’une place minime. Et ce n’est que grâce à un tel esprit religieux que peut être la paix, tant extérieure qu’intérieure. »