Donc je travaille depuis trois mois sur cet article, mais je n'arrive pas à terminer le livre de Fort, bien que je l'ai trouvé passionnant, délicieux et rafraîchissant pour un texte qui a un siècle.

 

Je redonne le lien :

 

https://fr.scribd.com/document/63994819/Fort-Charles-Le-Livres-des-Damnes

 

J'ai arrêté page 104, avant de commencer le chapitre 18, non pas parce que ça ne m'intéressait plus, mais parce que mon élan avait été stoppé, et je n'ai plus réussi à m'y remettre, parce que je lis sur écran, n'ai pas d'imprimante, et n'ai jamais réussi à retrouver la motivation. Je sais pourtant que je vais le finir, d'autant que je sais qu'il est question d'OVNIs dans cette dernière partie du livre, mais je ferai alors un nouveau compte rendu.

 

J'en profite pour faire un commentaire introductif un peu hors-sujet mais qui, vous allez le voir ensuite, s’emboîte parfaitement avec le fond du livre. Il s'agit pour moi de dire ici, un peu dans le prolongement de mes derniers articles sur aussi bien la critique de la science que celle de l'ésotérisme, que je ne dirai jamais « Lisez ce livre ! » comme une injonction. J'ai beaucoup de mal avec ce type d'injonction qui annonce implicitement qu'on ne peut pas comprendre un sujet sans avoir lu tous les ouvrages désignés arbitrairement comme essentiels sur cette spécialité. Pourquoi ? Parce que, contrairement à ce que quelqu'un m'a dit quand j'étais beaucoup plus jeune, et qui m'a toujours laissé extrêmement perplexe, la vie et le savoir ne se trouvent pas dans les livres. La vie se vit, intérieurement et extérieurement, à chaque instant de notre vie, et c'est en vivant cette vie avec conscience que l'on accède au savoir, celui-ci étant disponible partout et tout le temps à qui sait le dénicher, soulever les bons tapis et ouvrir les bonnes portes dans son esprit, qui est relié à l' « inconscient » ou à l'esprit de tout le vivant. Cela peut paraître surprenant de me lire écrire cela, mais j'ai acquis cette conviction dans mon cheminement chamanique, il y a un certain nombre d'années. Ce n'est pas une proclamation new age, une incitation à ouvrir ses chakras, non, c'est quelque chose de concret, tangible même, pour qui l'a vécu.

 

Dans la sagesse chamanique qu'il m'a été donné de rencontrer, la connaissance se trouve enfouie et sauvegardée dans les entrailles de la Terre, et plus particulièrement dans ses entrailles marines. On symbolise cela en évoquant des animaux marins tels que la baleine comme messagers et transmetteurs de ce savoir, ce qui peut arriver dans les « voyages chamaniques », mais je crois que, plus prosaïquement, le savoir se stocke dans un quelconque réservoir psychique commun à l'ensemble du vivant, dont les eaux océaniques pourraient n'être qu'un symbole, ou encore un catalyseur.

 

Mais peu importe l'explication, car le fond de ce que je veux dire, c'est que le savoir livresque et intellectuel n'est qu'un palliatif. Certains ont plus d'affinités avec cette façon d'acquérir du savoir, ils lisent vite et clairement, et auront tendance à dire « Lisez ceci ! », « Relisez tel et tel auteur ! » Oui, c'est important d'avoir un socle culturel sur lequel poser et assembler tout ce qu'on apprend, mais méfiez-vous de ces injonctions qui induisent l'idée que le savoir n'est accessible que dans les livres. La culture livresque est plutôt un guide à une réflexion autonome, selon moi, et c'est pourquoi j'évite autant que possible le « name dropping » sur ce blog. Pour ma part, je lis beaucoup et pourtant je suis très faible en lecture. Ma conscience divague, les mots que je lis lui suscitent des idées et des possibilités qu'elle explore. La lecture passive et docile m'ennuie et me fait quitter la lecture, et c'est pourquoi j'ai préféré ne pas insister à reprendre cette lecture qui, bien que passionnante, m'apportait de moins en moins, dès lors que j'avais déjà exploré, en fait, la logique de l'auteur. Par ailleurs, si tous ceux qui ont écrit des livres et apporté des idées nouvelles avaient raisonné comme ceux qui disent juste « lisez ceci et relisez cela », on n'aurait jamais avancé d'un pouce et on en serait encore aux tables de la loi.

 

C'est précisément parce que nous avons des structures différentes, qui se traduisent dans notre manière d'interagir au monde, que certains sont plus prédisposés aux idées nouvelles ou aux réflexions originales, qu'ils pourront transmettre par leurs écrits, tandis que d'autres sont plus prédisposés à lire et à digérer le savoir transmis par les premiers. Chaque démarche est utile, mais chaque démarche est propre à chacun, ou tout du moins à certains types de personnes.

 

Or justement, j'ai trouvé en Charles Fort, à travers ce texte, quelqu'un qui a certainement beaucoup lu et beaucoup digéré les écrits d'autres, mais dont le talent était surtout de faire sienne des idées qu'il avait transformées à sa façon, et d'en générer d'autres qu'il n'avait trouvé nulle part. C'est pourquoi, à défaut de vous enjoindre de le lire, je vous recommande de le faire, car pour un livre publié il y a exactement un siècle (1919), je le trouve encore presque innovant... Certes, plusieurs de ses aspects sont dépassés, ont été élucidés depuis par la science, mais son propos dépasse le cadre d'un éclaircissement des mystères, année après année, suivant une chronologie déterminée, et ce bien que Charles Fort cite toujours ses sources et les dates auxquelles se sont produits les phénomènes dont il parle. Son propos a pour moi une dimension intemporelle qui confronte la connaissance à l'inconnaissable, l'habituel à l'incongru, la certitude à ses limites.

 

Bien avant de lire ce livre, j'avais une idée assez juste de ce que j'y trouverais et pourtant, j'y ai trouvé bien plus. Son livre n'est pas qu'un inventaire de phénomènes inexpliqués qui, dans bien des cas brusquent la logique courante, c'est surtout un ouvrage de philosophie scientifique totalement hors des clous, dont l'apport à la pensée me semble indispensable. Je considère que ce livre a véritablement éclairé certaines zones d'ombre de ma propre pensée, ouvrant des pistes certes insondables, mais dont le mérite certain est de faire sauter des verrous dont l'effet sclérosant est d'autant plus évident après la lecture. Prise de conscience qui repousse encore plus loin le scepticisme souvent caricatural, certes nécessaire mais très souvent intellectuellement stérile, qui aujourd'hui s'étale partout sur le net (et dont je continuerai pourtant à me servir, car pour bien manger il est difficile de n'utiliser qu'une fourchette... du moins selon les normes de notre culture, et nos conditionnements limitants, intégrés dès la petite enfance, qui ont aussi leurs implications sur les limites de notre pensée).

 

Ce que je propose de faire ici n'est pas une note de lecture méthodique, encore moins une analyse exhaustive, d'autant que je n'ai même pas fini de lire. Ce que je veux faire, c'est faire le croquis de la pensée de Charles Fort à travers divers extraits commentés. Libre à vous de faire l'impasse, ou d'y revenir plus tard, après avoir lu ou non le livre (si ce n'est déjà fait), je signale simplement à mes lecteurs que tout l'intérêt de ma démarche est, je crois, d'essayer d'expliquer en quoi ce livre présente quelque chose d'indispensable à une pensée qui soit à la fois cohérente et « en dehors de la boîte », pensée elle-même indispensable pour découvrir les chemins encore non défrichés, pratique d'exploration audacieuse qui manque aujourd'hui cruellement à une science sévèrement pétrifiée dans de mauvaises habitudes et de fausses certitudes qui sauteront forcément un jour. Commençons donc.

 

Note : les pages que je cite sont toujours celles de la version PDF. Les citations sont toujours en italique, mes commentaires en caractère standard.

 

 

 

Le livre des Damnés

 

En préface, Tiffany Thayer, secrétaire de la société Charles Fort, New York, p.12

« Vous trouverez dans les pages qui suivent un certain nombre de phénomènes qui seraient assimilés aux soucoupes s'ils étaient observées aujourd'hui. Pour Fort, les objets volants non identifiés constituaient simplement un groupe de faits à partir desquels on peut commencer à saisir le Tout. Une tempête de pervenches ferait aussi bien l'affaire... »

 

Commentaire : c'est ce que ne comprennent pas nombre d'ufologues, que certaines personnes aiment aussi à nommer « ufomanes ». Pourquoi le(s) phénomène(s) ufologique(s) seraient-ils forcément distincts des autres phénomènes incompris ? Nous n'avons strictement aucun moyen scientifique, en tout cas à ce jour aucune donnée scientifique, qui nous autorise, en toute rigueur, à distinguer les phénomènes qualifiés d'ufologiques, d'autres phénomènes "paranormaux", et il y a dans cette insistance à vouloir le faire quelque chose de typiquement religieux. Certains ufologues, cependant, ne s'y trompent pas, et recensent les rencontres de lutins au même type que les "RR3", rencontres rapprochées du 3e type, qui qualifient les rencontres avec de supposés ET. Comment pourrions nous distinguer entre des entités vivant dans un autre plan d'existence, quel qu'il soit, et donc nécessairement dotées de capacités qui nous sont étrangères si elles accèdent au nôtre, et des entités extra-terrestres d'outre-espace, elles aussi dotées de capacités inconnues de nous, si elles peuvent accéder à notre planète ? Plus que cela, comme je l'ai détaillé dans certains de mes articles passés, nous ne pouvons différencier les niveaux d'étrangeté respectifs de ces deux types de rencontres, et comme l'indiquent – sans toutefois le démontrer – les paradoxes de Fermi ou l'équation de Drake, l'hypothèse des phénomènes « paranormaux » comme explication des cas ufologiques demeure tout à fait acceptable, et peut-être même à prioriser sur l'explication purement ET. Cela n'empêche pas un certain nombre d'ufomanes convaincus d'assassiner leurs adversaires par le terrorisme intellectuel et une attitude absolument bornée, tout cela pour s'enfermer dans la certitude d'une hypothèse dite "HET", expliquant tout par les ET. Certaines de ces personnes m'ont même soutenu qu'il fallait considérer le dossier ufologique globalement et l'accepter dans sa totalité comme vrai et indubitable, y compris l'explication ET des crop-circles, l'existence indéniable des ummites, ainsi qu'absolument tout le reste, toute attitude de scepticisme ou d'agnosticisme envers certaines rubriques du dossier étant absurdement reçue comme illogique. L'esprit critique au tapis.

 

 

p.17

« Je ne suis pas un réaliste. Je ne suis pas un idéaliste. Je suis un intermédiariste. Rien n'est réel, mais rien n'est irréel et tous les phénomènes sont des approximations d'une part ou de l'autre entre la réalité et l'irréalité. En sorte que toute notre quasi existence est un stade intermédiaire entre le réel et l'irréel. »

 

Peut-on postuler alors que certains phénomènes étranges pourraient se manifester dans le réel, tout en étant, dans leur gradation, proches de l'état d'irréalité ? Des phénomènes transitoires et instables, mais dont l'existence est néanmoins indubitable. Ou encore, leur existence peut-être mise en doute, du fait de leur fort degré d'irréalité, et alors ces phénomènes ne se manifesteraient qu'à un moment et un lieu donné, face à certaines personnes données, dont l'esprit aurait une certaine contiguïté avec le degré d'irréalité de ces phénomènes ?

 

Plus loin, Fort dit que l'imaginaire donnant naissance à des concrétisations réelles, pourrait être considéré comme une manifestation de quelque chose ayant un fort degré d'irréalité (un peu comme dans certains textes de Descartes, à propos des ombres, des reflets, si je ne m'abuse). Ceci est à mettre en parallèle avec le chamanisme, et avec mon « alter-monde » (note : un travail d'écriture expérimental que je mène depuis quelques années) qui s'influence mutuellement avec le nôtre, mais dont le degré plus fort d'irréalité fait qu'il est moins stable, moins immuable que le nôtre. Il évolue plus vite, et de manière plus importante, et s'il est ralenti par le nôtre, plus stable, il accélère aussi le nôtre. Ils sont donc en interaction dynamique, et le médiateur principal de ce mouvement en est justement l'imagination. Si mon idée, et celle de Fort, s'avéraient justes, cela signifierait que l'irréalité n'est pas un statut, mais un simple degré sur un curseur, et que plus un phénomène est « irréel », moins il aurait de chances de se manifester dans le monde, mais cette chance n'est jamais nulle, et dépend du degré de réalité de la chose, à un moment donné, et aussi selon un lieu donné, qui pourrait être plus ou moins ancré, imprimé dans le réel, ce qui pourrait expliquer que certains lieux soient particulièrement prolixes en phénomènes étranges : ils ont une familiarité avec l'étrange. Ils lui sont contigus. De la même manière, certaines personnes semblent plus « compatibles » avec ce type de manifestations.

 

 

p.19

« Dans la topographie de l'intelligence, on pourrait définir la « connaissance » comme « l'ignorance entourée par le rire ». »

 

Charles Fort se montre indéniablement espiègle tout au long du livre, mais je pense que cette phrase mérite véritable méditation.

 

 

p.21

« L'interprétation précise des sons extérieurs dans l'esprit d'un rêveur ne pourrait pas survivre dans un esprit rêveur, parce que cette touche de réalité relative n'appartiendrait plus au rêve, mais au réveil. De même l'invariable, c'est-à-dire le réel, le stable, ne serait rien dans l'Intermédiarité. La Science est cette tendance de réveil à la réalité : à la régularité, à l'uniformité. Mais le régulier, l'uniforme, supposent l'absence de phénomènes extérieurs qui puissent les troubler. Par l'universel, nous signifions le réel. Et la gigantesque tentative latente qu'exprime la Science reste indifférente à la justification même de la Science, laquelle voit dans l'esprit vital une tendance à la régularisation. Les cafards, les étoiles, les magmas chimiques ne sont guère que quasi réels. Il n'y a rien de véritable à apprendre d'eux. Tandis que la systématisation des pseudo-données est une approximation vers la réalité, vers le réveil final. »

 

Je disais plus haut que la pensée de Charles Fort transcende le temps, mais elle transcende aussi l'espace. En effet, comment concevoir une pensée holiste, c'est à dire qui colle au réel, à la complexité indivisible des choses qui le composent, en continuant à isoler et à séparer ? C'est une limite évidente et d'une très forte magnitude de la méthode scientifique moderne, soi-disant indépassable... version « TINA » (pas d'alternatives) appliquée à la recherche, qui me semble surtout due à des bornes intellectuelles que l'on s'impose, et que la nécessité de scientificité ne suffit pas à justifier, n'en constituant qu'un prétexte commode pour des esprits sclérosés et tout de même bien peu aventureux. La science et sa méthode feront un bon en avant quand ce verrou aura enfin sauté (sous les assauts des Sheldrake et consorts).

 

Par ailleurs, les notions de « quasi réel », de « quasi existence » ou de « pseudo-données » de Fort mériteraient commentaire, mais on y reviendra.

 

 

p.38-39

« Un bloc de calcaire tombé près de Middleburg, en Floride, a été exhibé à l'exposition sub-tropicale de Jacksonville (3). Le chroniqueur raisonna comme suit : il n'y a pas de calcaire dans le ciel; donc ce calcaire n'est pas tombé du ciel. On ne peut concevoir de meilleur raisonnement, car une prémisse majeure finale, universelle, exacte, inclurait toutes choses et ne laisserait plus matière à raisonnement : en sorte que tout raisonnement doit se baser sur « quelque chose » de non universel, sur un fantôme intermédiaire entre les deux finalités du néant et de la totalité, entre la négativité et la positivité. »

 

Encore une expression de l'espièglerie très fine et profonde de Fort, ou un cas bizarre lui sert avant tout à dérouler le fil d'une philosophie de la pensée, en même temps qu'une critique d'une science figée dans des pratiques mal assumées... A tel point qu'il m'est difficile de formuler mieux que lui ce qu'il tente de faire comprendre : la science se comporte, au moins de temps en temps et spécialement dans ce type de cas où aucune explication formelle n'a pu être donnée définitivement, comme une vulgaire religion. Le but n'en est plus alors la connaissance, mais l'abolition du raisonnement. Lorsque le raisonnement échoue à fournir une explication, mieux vaut qu'il soit court-circuité par une explication arbitraire et dogmatique qui coupera l'herbe sous les pieds de ceux qui seraient tentés de sortir des sentiers battus, c'est à dire de l'enclos... Cette expression de la science comme un clergé montre qu'il y a dans cette discipline, ce milieu, un inconscient qui lutte contre la science elle-même, en tant que méthode neutre d'acquisition du savoir, pour privilégier la science comme zone de conformisation du comportement comme de la pensée, comme toute autre religion. Il s'agit de conserver les ouailles avant toute autre considération, quitte à ce que soit par une bête et méchante manifestation d'autorité. Le scientifique ne sait pas, mais il sait quand même... par la grâce de l'autorité scientifique. Ainsi, la science « parfaite », selon cette conception, pourrait être celle qui a fini par tout expliquer, quitte à le faire par des arguments d'autorité, c'est à dire une science absolument religieuse.

 

Son usage du terme « positivité », ici par opposition à négativité, mériterait aussi commentaire, mais là encore, ce sera pour plus tard.

 

Juste en dessous, Fort nous fournit matière à approfondir certains concepts déjà rencontrés :

 

p.40

« Je suppose que l'un de mes grands desseins est de prouver que, dans la quasi-existence, il n'est rien que d'absurde - ou d'intermédiaire entre l'absurdité absolue et la vraisemblance finale - que tout ce qui est nouveau est d'apparence absurde, qu'il devient avant peu l'ordre établi, l'absurde déguisé. Et qu'enfin, déplacé un temps, il redevient l'absurde. Tout progrès chemine du scandaleux à l'académique ou au sanctifié, puis revient au scandaleux, modifié toutefois par une tendance à s'approcher de plus en plus du vraisemblable. Parfois, l'inspiration me fait défaut, mais je crois que nous sommes à présent accoutumés à l'unité de la totalité et que les méthodes de la science pour maintenir l'emprise de son système sont tout aussi insupportables que les tentatives des damnés pour se réintroduire. »

 

On comprend ici que par « quasi existence », Fort entend une existence où le monde demeure incompris. Incompris seulement en partie, bien sûr, puisque certaines choses sont expliquées et comprises, mais pourtant incompris en fait en totalité, car l'incompréhension partielle implique fondamentalement l'incompréhension des tenants et aboutissants de la mécanique d'ensemble, que l'on ne saurait séparer sans la dénaturer. C'est un point de vue que, s'il est très tranché, je rejoins cependant complètement. Car la méthode scientifique actuelle implique certains présupposés invérifiés, aussi appelés « axiomes » pour faire plus sérieux, mais qui ne sont en fait que des a priori constitutifs de la méthode et de la véracité qu'elle est censée nous permettre d'atteindre. En effet, un axiome est normalement un élément explicitement posé dans une démonstration, alors que le présupposé mécaniste (par opposition à, disons, animiste, mais c'est un raccourci simpliste) qui sous-tend la méthode scientifique n'est pratiquement jamais clairement exprimé. Nous sommes dans un postulat, c'est à dire un présupposé qui autorise une démonstration, un principe dont l'objectif est de simplifier l'approche. Sans cela, aucune méthode possible : le postulat est donc indissociable de l'approche scientifique, ce qui pose la question de la possibilité d'un accès à l'universalité, à la « révélation finale » qu'évoque Fort. Or, sans cette universalité, toute prétention à la vérité ne peut être qu'approximative, et en toute rigueur, nous devrions qualifier systématiquement la vérité de « quasi-vérité » obtenue par de « pseudo-données », puisque cette vérité comme ces données ne peuvent être que des objets obtenus et interprétés par un intellect, c'est à dire un outil mental soumis aux concepts, aux simplifications, aux raccourcis, etc.

 

Est-ce une façon de chipoter sur la performance de l'approche scientifique ? Non, c'est bien plus que cela, c'est une façon d'invalider radicalement sa justesse.

 

Comme le dit Fort, on s'approche sans cesse plus près de cette justesse absolue, du « vraisemblable », à distinguer du « vrai ». Nous nous rapprochons d'une apparence de vérité, mais nous devons pourtant sans cesse rejeter ce qui était considéré jusque là comme vrai, donc vraisemblable, pour adopter une autre théorie, plus vraisemblable encore, mais dont la véracité demeure fondamentalement relative, à cause des limites de nos méthodes comme de notre esprit (puisque c'est lui qui conçoit cette méthode).

 

Notons aussi, car c'est important, que ceux qu'il nomme « damnés » peut désigner absolument tout le monde à un moment donné. Les damnés sont ceux dont la vision des choses n'est pas acceptée à un moment de leur (quasi) existence, et donc, à moins d'être d'un conformisme impeccable, nous serons tous dans ce cas un jour ou l'autre, ou l'avons déjà été. Un scientifique de tout premier plan peut rapidement chuter au rang de damné, s'il est soudain considéré comme non orthodoxe... Une démarche totalement religieuse, comme l'indique d'ailleurs le choix du mot « damné ». Mais pour Fort, non seulement les personnes, mais même les faits les mieux étayés peuvent aussi être « damnés », c'est à dire ignorés et mis de côté s'ils ne correspondent pas à la conception du moment.

 

 

p.42

« En sorte que la lutte des exclusionnistes pour maintenir le traditionnel ou pour prévenir toute transition abrupte avec le presque établi, en arrive à ceci que, plus d'un siècle après l'inclusion des météorites, nulle autre inclusion notable n'a été achevée, excepté celle de la poussière cosmique, dont Nordenskiold a rendu les données plus réelles que celles de l'Opposition. En sorte que Proctor a combattu et ridiculisé sir W.H. Thomson pour avoir conçu l'arrivée sur terre d'organismes inclus dans les météorites: «C'est une pure farce », a-t-il écrit (25). Mais ou bien tout est farce, ou bien tout se situe entre la farce et la tragédie. »

 

Discours que j'ai moi-même souvent tenu sur ce blog. Dans la bouche de Fort, « exclusionniste » désigne les scientifiques orthodoxes, c'est à dire ceux qui collent au plus près à la méthode, qui consiste à la fois à isoler un phénomène (donc exclure ce qui peut parasiter son étude), mais aussi dans une perspective politique : exclure tout phénomène ou toute explication de phénomène qui ne colle pas avec le paradigme du moment. Ce qui fausse forcément les données, mais cela est vu comme un mal nécessaire pour préserver une méthode qui « fonctionne », quitte à ne pas avancer, préserver le connu comme un but en soi, au danger de ne pas avancer dans l'inconnu, qui est pourtant une fonction essentielle de la science. Ainsi, préserver l'intégrité d'une méthode aboutit à amputer la science, voire à la ridiculiser. Là sont la farce comme la tragédie.

 

 

p.49

« Je dirai plutôt que notre « existence » est une sorte de pont (ma comparaison se situe sur un plan statique) mettons le pont de Brooklyn, sur lequel des multitudes d'insectes cherchent une loi fondamentale et parviennent à une plateforme d'apparence ferme et finale. Mais la plateforme est construite sur un ensemble de supports, et ces supports d'apparence finale reposent sur des super-structures. En sorte qu'il n'est rien de final dans tout le pont, parce que le pont lui-même, loin d'être un élément de finalité n'est qu'un rapport entre Brooklyn et Manhattan. Si notre « existence » est un rapport entre le Positif Absolu et le Négatif Absolu, la quête d'une finalité est vouée à l'échec. Tout élément de l'existence est relatif, puisque le « tout » n'est qu'un rapport. »

 

Fort pose ici le dilemme, la question que j'ai soulevée plus haut par anticipation. Il se peut que notre existence ne se prête pas à accéder à une explication finale du monde comme un Tout, le tout pouvant lui-même n'être encore que relatif à autre chose, et alors on pourrait en conclure que nous sommes voués à une techno-science qui ne s'intéresserait qu'à des phénomènes partiels et à leurs applications techniques. Ce n'est certes pas la finalité de la science de proposer des raisons au fonctionnement du monde, bien qu'elle puisse trop souvent se poser en religion, mais je ne crois pas que ce soit exactement ce que Fort déplore. Je crois qu'il dit plutôt qu'au contraire, c'est elle qui se complaît dans ce rôle et qui fait ce qu'il faut pour qu'aucune vision holistique ne puisse surgir de son sein.

 

Je ne prétends pas traduire avec une parfaite justesse la pensée de Fort, mais je crois que ce qu'il entend par Positif et Négatif se rapporte à sa dichotomie réel/irréel. On sait que la science moderne est fille du courant positiviste qui cherche justement à expliquer le monde avec le présupposé mécaniste dont j'ai déjà parlé. Puisque le positivisme fait le choix – car c'est un choix et pas un non-choix – de ne pas s'intéresser à la nature profonde des choses, il nie en quelque sorte de fait la possibilité même d'une âme, en ce sens que, si une âme existait, cela aurait non seulement des implications fortes sur le sens des choses et de la vie, mais surtout, cela aurait des effets sur la manière dont les choses vivent et existent. En partant de ce postulat très marqué, la science positiviste moderne exclut l'âme, et exclut tout un pan de possibilités d'explications des choses, de leur fonctionnement, de leur interaction, etc. Certes, toute personne qui s'intéresse à l'histoire des sciences, à la logique, à la méthode, etc., a tendance à admettre ce postulat car il facilite grandement les choses, tout en tenant la science à l'écart des affaires religieuses. Sauf que dans les faits ce n'est pas ce qui se passe. L'humain étant ce qu'il est, il fait resurgir la pulsion religieuse (je crois qu'on peut l'appeler comme ça...) dans tous les domaines où il investit son existence, et donc dans la méthode scientifique qui est devenue l'un des principaux outils d'interactions entre l'homme et le monde, ainsi que dans le milieu scientifique qui constitue un groupe humain soudé par des croyances, des habitus, des normes, etc. Nous avons donc une situation où l'homme se voue à une religion qui nie l'âme... voilà tout, et pourquoi pas après tout... Une religion bien de notre époque, parfaitement en phase avec la zombification de masse et la « crise du sens ». Une religion qui ne propose pas de sens, juste d'expliquer les choses, de les « positiver » au sens de les faire pénétrer et de les inscrire dans le réel.

 

Le Négatif serait tout simplement l'inverse : l'irréalité, l'impermanence, l'instabilité, le chaos, la non-conceptualisation, le non-choix, la non-manifestation, etc.

 

Il faut noter que j'ai toujours utilisé, quant à moi, le terme « positiviste » dans un sens très personnel qui, je crois, s'expliquait de lui-même, pour caricaturer ce positivisme que je vois aussi bien dans la science que dans le new age, le coaching, la pensée magique et la pensée positive modernes, qui me semblent vraiment former un lot complet, avoir une dynamique et une logique d'ensemble cohérentes. Ce positivisme consiste en une inversion pieuse de la négation, en ce sens qu'il faudrait matérialiser sa pensée, réaliser ses rêves, transformer les pensées négatives, bref, rendre concrètes des choses abstraites de la même manière que si l'on nie l'âme, c'est bien dans l'objectif de se vouer entièrement, j'oserais dire « corps et âme » au monde matériel. Une religion de la matière, du concret, utilisant et détournant pourtant d'authentiques sagesses spirituelles anciennes, pour les pervertir dans un but vulgaire et souvent risible consistant quelque part à s'infantiliser face à la matière, puisqu'on lui voue un culte comme à un « Dieu le Père ». Rien de plus qu'une métamorphose de la pulsion religieuse, où la science positiviste mais aussi la pensée positive new age tiennent la même place, remplaçant, pour le meilleur et pour le pire, les monothéismes, mais aussi les paganismes, et tout le reste avec le gnosticisme, le mysticisme, animisme, chamanisme, etc.

 

Il y a donc certes une différence entre la définition stricte du positivisme, l'usage que j'en fais, et la manière de Fort de parler de positif, mais je ne peux m'empêcher de voir un lien sémantique fort entre ces trois idées. Ces trois idées manifestent une relation au réel, à l'existant, à l'explicable et à la manière de composer avec. Dans la vision de Fort, le positif semble se poser comme un objectif implicite de toute connaissance, et le négatif comme une force inverse qui, un peu comme si elle obéissait à la loi d'Archimède, s'oppose au positif à mesure qu'on s'en rapproche. Et les exemples en ce sens ne manquent pas dans le livre, où des événements irréels et pourtant enregistrés et étudiés par des scientifiques, s'en viennent comme pour rire de ce que nous tenons pour vrai...

 

 

p.50

« Il est impossible de faire la différence positive entre l'orthodoxie et l'hérésie. Il faut bien qu'elles se confondent et se rejoignent quelque part. »

 

Notion de fusion chromatique, nuances de gris entre deux extrêmes sur laquelle Fort revient souvent. Certains nommeront cela confusionnisme, mais personnellement, c'est une idée que j'ai toujours eu et que je qualifierais de réalisme. Où commence et où finit précisément un lac, une mer ? Les vagues, la hauteur de l'eau, le vent, les précipitations, l'érosion, et bien d'autres phénomènes, redéfinissent à différentes échelles de temps cette frontière, qui elle-même n'est définie que par des critères arbitraires de nature perceptive. La plage glisse sous l'eau, ne cesse pas d'exister à l'endroit où la vague s'arrête, et l'eau s'imbibe sous la plage, où l'on peut la retrouver si l'on creuse assez, même parfois des dizaines de mètres plus loin. Et le sous-sol marin n'est pas de la terre ou de la roche au sens propre, puisqu'il est saturé d'eau jusqu'à des profondeurs que nous ignorons. Notre corps lui-même, d'apparence solide, certes un peu mou, est essentiellement composé d'eau, il contient aussi de l'air, et est aussi composé, dans sa partie majoritaire, par des êtres vivants microscopiques ayant chacun leur degré d'autonomie. Il n'y a pas de limite claire aux choses, comme il n'y a pas de définition exacte d'une chose... qui demeure composée d'autres choses, et très souvent mouvante, en évolution constante, même les minéraux, les fossiles, les continents, ce que nous concevons comme de plus stable.

 

Il en découle qu'on ne peut connaître une chose par la parole, le concept, l'analyse, puisque toute chose nous est non seulement inaccessible dans sa nature profonde à un moment donné, mais qu'elle se transforme perpétuellement. On peut définir une brique comme de l'argile cuite. Mais on peut aussi la définir par sa couleur, sa forme, ou bien par les molécules qui la composent, par sa fonction de matériau de construction, par le résultat qu'elle permet d'obtenir (un mur de briques), mais nous viendrait-il à l'idée de la définir par son évolution dans le temps ? Pourtant, aucune de ces descriptions n'est moins pertinente qu'une autre, et toutes sont incomplètes, la brique étant une somme de toutes ces définitions et de bien d'autres, mais surtout... la brique est un concept. Le mot « brique » n'a de sens que pour celui qui sait ce que c'est. C'est dans le langage, ses subtilités, ses limites, que se forme la compréhension du monde, et que se construit une méthode scientifique. Notre méthode serait différente si elle avait été conçue par le biais d'une autre langue, et il peut être amusant de voir les scientifiques eux-mêmes buter sur les notions de « preuve », de « réfutabilité », etc.

 

Par conséquent, cette phrase de Fort est tout sauf inepte et bêtement confusionniste. C'est une idée fondamentale qui exprime les limites de toute analyse et de toute conceptualisation. Est-on bronzé quand on n'a que le visage bronzé ? Question frivole, mais sujet complexe car, imaginons la même question en d'autres termes avec « Combien pèse l'univers et de quoi est-il composé ? » ou « Un cadavre est-il vivant ? » Après tout, on ne connaît pas la composition de l'univers, mais on ne cesse de tirer des conclusions définitives sur celui-ci. Et un cadavre peut-être aussi vivant qu'un être vivant, en ce sens qu'il foisonne de créatures qui ne vivent que de lui... D'où l'idée de Fort que toute conclusion portée sur une chose qui n'est pas basée sur une compréhension générale ne peut être que temporaire et vouée à retourner au ridicule et à la damnation. Et d'où l'idée qu'il y a une forme de vanité à vouloir catégoriser absolument une chose. La médecine du corps humain évolue toujours, passant d'une idée à son extrême inverse, d'une croyance invérifiée à une autre que l'on croit vérifiée mais qui ne s'avère certaine que pour un moment. Et on ne sait même pas ce que sont les champignons, si bien qu'ils sont un jour des végétaux, un autre des animaux, et un autre encore autre chose, comme un enfant essaierait de déterminer si la couleur de la peau est rose, ou marron, ou jaune, cela dépendant surtout de l'éclairage, de la culture, mais aussi de distorsions culturelles et linguistiques... Bref, il y a dans cette assertion toute enfantine de Fort une grande profondeur, que nous avons tous à l'esprit au moins de temps en temps, mais que nous ne considérons pas assez sérieusement, la plupart du temps (bon, il est vrai qu'on ne peut, ni ne doit, tout analyser dans ses moindres nuances à chaque fois que l'on est confronté à quelque chose, mais je dirais que c'est tout de même une idée à avoir dans un coin de sa tête... et je crois que beaucoup d'enfants le font, et que l'on tend à perdre ce sens de la nuance ensuite, à force de se laisser conditionner par les catégories). Et s'il parle ici de l'orthodoxie et de l'hérésie, donc encore une fois du caractère profondément religieux dont est baignée la science, j'ai montré que cela concerne tous les domaines de la pensée humaine.

 

 

p.55

« Tout n'est qu'hypnose. Les maudits sont ceux qui admettent l'être. Si nous étions plus proches du réel, nous serions des raisons traduites devant un jury de phantasmes.

 

Je pense pour ma part que la logique, la science, l'art et la religion ne sont, dans le courant de notre «existence », que des prémonitions d'un réveil à venir, comme la conscience nébuleuse de la réalité extérieure dans l'esprit d'un rêveur. »

 

Autre conception fortéenne qui me parle d'autant plus que ma sensibilité chamanique me pousse à voir dans chaque moment de l'existence une transe ou une transition de transe... Ainsi avais-je réfléchi, pendant un temps, en terme de transes hypnotique, onirique, d'éveil, d'activité, de fatigue, d'inspiration (transe artistique ou créative), mystique, etc. D'ailleurs, cela se traduit en termes scientifiques par des ondes cérébrales (alpha, bêta, etc.) correspondant à des états de conscience, mis à part que je pense que les états sont plus divers qu'il n'existe d'ondes mesurées et peut-être mesurables. Encore une fois, le réel inaccessible à cause des limites de la méthode, des instruments.

 

La deuxième partie de l'extrait sonne un peu new age, mais je pense pourtant que c'est très juste. Le new age n'a fait que détourner cette intuition d'une évolution humaine perpétuelle par un idéalisme mièvre. L'évolution est au cœur du vivant, et peut-être l'homme, s'il survit à lui-même, pourra développer des capacités plus adaptées à la compréhension du monde dans lequel il vit, pourvu que cet espoir rejoigne la nécessité de la survie, car là est la seule finalité de l'évolution... L'adaptation aux conditions de survie. Une question qui se pose assez fortement à notre époque, il est vrai, ce qui pourrait précisément justifier et permettre une poussée évolutive nécessaire (dont nous ne savons pas du tout comment elles se produisent, soyons clair). Mais rien n'est moins sûr.

 

Pour prolonger un peu cette idée, notons que la modification de conscience a principalement été utilisée à ces deux fins : l'extase comme moyen de percevoir au-delà de l'ordinaire, accéder à un sens caché, et la vision comme outil de soin, pour aider les chasseurs, etc., bref à des fins de survie.

 

 

p.63

« Comment un Esquimau expliquerait-il un navire, venu s'approvisionner en charbon (dont abondent les plages arctiques, mais qu'ignorent les indigènes) et repartant sans esquisser la moindre tentative diplomatique ? Il sera difficile pour beaucoup de gens d'admettre que nous puissions ne pas être intéressants. »

 

Réflexion typique de l'ufologie, aujourd'hui bien conscientisée par certains et beaucoup moins par d'autres, qui semblent penser qu'au sein d'un univers quasi-infini, un animal aussi primitif que l'être humain doive forcément fasciner des espèces qui en ont vu sûrement bien d'autres... Sans parler de la possibilité que des êtres évoluant dans d'autres « dimensions » ne nous perçoivent pas plus que nous ne les percevons, s'il se fait. Et que ce type d'être pourraient ne pas avoir plus de considération pour nous que nous n'en avons pour les milliards de créatures microscopiques que nous piétinons durant notre existence. Nous savons pourtant qu'elles existent, mais les prendre en compte serait bien trop coûteux... même pour un vegan rigoriste.

 

En dessous, Fort propose son explication.

 

 

p.70

« Pourquoi des relations diplomatiques ne s'établiraient-elles pas entre les Etats-Unis et Cycloréa - c'est le nom, en astronomie avancée, d'un remarquable monde en forme de roue ? Pourquoi ne nous enverrait-on pas quelques missionnaires pour nous convertir ouvertement, nous arracher à nos prohibitions barbares et à nos tabous, et préparer la voie à un marché avantageux en ultra-bibles et en super-whiskies?

 

J'entrevois une réponse simple et immédiatement acceptable: éduquerions-nous, civiliserions-nous, si nous le pouvions, des cochons, des oies et des vaches ? Serions-nous avisés d'établir des relations diplomatiques avec la poule qui fonctionne pour nous, satisfaite de son sens absolu de l'achèvement ? Je crois que nous sommes des biens immobiliers, des accessoires, du bétail. Je pense que nous appartenons à quelque chose. Qu'autrefois la Terre était une sorte de no man's land que d'autres mondes ont exploré, colonisé et se sont disputé entre eux. »

 

 

 

p.70

« J'accepte pour ma part les Géants et les Fées. La Science d'aujourd'hui est la superstition de demain, la Science de demain, la superstition d'aujourd'hui. »

 

Rien à ajouter... J'ai déjà rencontré au moins une fée. Je ne peux pas l'expliquer, ni le réfuter, ni le prouver.

 

 

p.80

« Nous voyons les choses conventionnellement. Et non seulement nous pensons, agissons, parlons et nous vêtons tous de même, comme par reddition unicellulaire à la tentative sociale d'une entité, mais encore nous voyons ce qu'il est jugé «convenable » de voir. Il est presque orthodoxe de dire à un bébé qu'un cheval n'est pas un cheval, et de demander à un naïf si une orange est une orange. Je trouve toujours intéressant d'arpenter une rue, de regarder ce qui m'entoure et de me demander à quoi ressembleraient toutes ces choses si l'on ne m'avait pas appris à voir des chevaux, des arbres et des maisons là où il y a des chevaux, des arbres et des maisons. Je suis persuadé que, pour une vision supérieure, les objets ne sont que contraintes locales se fondant indistinctement les unes avec les autres dans un grand tout global. »

 

J'ai déjà abordé cela plus haut. J'ajoute juste que prendre conscience de l'importance et de la magnitude de nos distorsions perceptives dues aux conventions est capital pour élargir son champ de compréhension, la seule utilité des conventions étant la fonctionnalité sociale... Et cette fonctionnalité est plus un handicap qu'une force pour un esprit créatif, expliquant pourquoi les « artistes » de cour et de télévision sont surtout des médiocres, fortement dotés en capacités sociales, où le talent n'est qu'une capacité secondaire pour se prévaloir artiste. Mais c'est un autre sujet.

 

 

p.82

« Je tiens qu'il y a, dans l'espace céleste, des mondes vagabonds que les astronomes ont exclus parce que leur manque apparent de sérieux constituait un affront direct pour le pur, le précis et le positif. Et aussi parce qu'on les aperçoit très rarement. Les planètes reflètent obstinément la lumière du soleil et, sur cette uniformité, on a bâti tout un système que j'intitulerai Astronomie Primaire. Le matériel de l'Astronomie Avancée se composera à l'inverse de phénomènes célestes aussi obscurs que lumineux, variables à l'instar de certains satellites jupitériens, mais sur une portée plus vaste. Obscurs ou lumineux, ces phénomènes ont été vus et signalés si souvent que la seule raison importante de leur exclusion semble être leur inaptitude à se plier aux convenances. »

 

Pour soutenir cette idée, Fort se fonde sur des observations diverses et inexpliquées de choses vues dans le ciel, avec parfois la lune ou le soleil en arrière-fond, et qui ne rentrent nullement dans ce que nous tentons pour connu, c'est à dire dans notre système de croyance, puisque celui-ci se fonde sur un mélange entre le connu et ce que nous imaginons de l'inconnu. Fort n'a pas de scrupule à imaginer des mondes, des choses, des créatures, des phénomènes qui sont totalement hors de notre univers de raison habituel. Notons que son idée d'une astronomie avancée prenant en compte des phénomènes « obscurs » est amusante, bien que probablement un hasard du à l'audace, lorsque l'on considère l'astronomie actuelle, ses matière et énergie « sombres »... Une sémantique d'ailleurs critiquée par Jean-Pierre Petit comme relevant plus d'un imaginaire assez particulier que de la science. Bon, c'est un point de vue, mais là aussi, amusant de voir comme les deux se rejoignent... JPP n'a pas hésité, bien qu'il soit un scientifique, à qualifier la science de système de croyance (c'est d'ailleurs aussi la conception de figures qui font autorité dans l'église scientifique comme Thomas Kuhn), ce qui est complètement le propos de Charles Fort, en filigrane de ce livre.

 

 

p.88

« Mélanicus. Sur les ailes d'une chauve-souris gigantesque, il couve la terre et les autres mondes, en tirant peut-être sa pâture, plane sur ses appendices en forme d'ailes, comme un monstre maléfique qui nous exploite. Maléfique parce qu'il nous exploite. Il obscurcit une étoile puis bouscule une planète, c'est un vampire, vaste, noir et terrifiant. »

 

Un paragraphe totalement lovecraftien (Lovecraft s'est beaucoup inspiré de Fort, parait-il) et d'une poésie sombre que je n'ai pas manqué d'apprécier que je sers ici avant de passer à la conclusion. Pour l'anecdote, Mélanicus est une explication proposée aux phénomènes obscurs dont il était question juste au-dessus, en forme de dérision de la raison scientifique et de la raison absolue, bien sûr.

 

 

 

Conclusion (provisoire)

 

Je n'ai donc pas fini le livre, aussi je me réserve la possibilité d'y revenir et de refaire un article dessus, éventuellement, mais l'essentiel me semble ici. Je n'ai pratiquement pas cité de passage concernant les phénomènes à proprement parler, pour ne pas alourdir, parce que je voulais me concentrer sur le fond du discours.

 

Charles Fort nous expose avec de très nombreux exemples les limites de la science, ridiculisée par des phénomènes absurdes, incompréhensibles, parfois choquants. Mais une science aussi ridiculisée par elle-même, s'enfermant dans ses présupposés, préservant le paradigme comme une table sacrée tout en se cachant derrière de beaux principes, souvent aveugle à ses défaillances, proposant fièrement des explications d'autant plus extravagantes qu'elles n'expliquent justement rien d'une grande partie des phénomènes mis au jour par Fort alors que, pour la plupart, ils avaient été enterrés, bien cachés sous le tapis.

 

Son style est souvent brillant, parfois un peu difficile à suivre, jamais répétitif, la plupart du temps suscitant un sourire, voire un éclair d'intelligence à la lumière de son propos, que l'on qualifiera de relativiste, de confusionniste ou, comme lui, d'intermédiariste.

 

Comme il le disait lui-même, Charles Fort ne savait pas s'il devait se considérer comme un savant ou comme un humoriste. A mon avis les deux, mais jamais dans une perspective conventionnelle. Un régal à lire pour se rappeler qu'il y a bien des façons de voir le monde et qu'après tout, même la méthode explicative dominante relève de choix et de présupposés qui sont peut-être efficaces dans bien des cas mais en tout cas indubitablement arbitraires, parfois même dogmatiques, et pas toujours fonctionnels... Une méthode, en tout cas, laborieuse, inapte à aborder certaines choses, et qui nous est régulièrement imposée et présentée avec une grande condescendance. Pourtant, cette foi dans la science ne relève en aucun cas de la raison, qui ne sert la plupart du temps que de caution et de rationalisation en terme de justification de cette foi. Mais le propre de la foi est qu'il est difficile d'avoir vraiment conscience des raisons qui la sous-tendent...

 

Il y a, enfin, un autre aspect à mettre en lumière à propos de ce livre, dont on ne parle, à mon goût, pas assez souvent, et qui concerne l'ultra-spécialisation de la science. Comme certaines créatures, la science s'est ultra-spécialisée, chaque discipline s'enfermant dans une ultra niche qui ne communique plus avec les autres. Quand j'entends un chimiste dire que les physiciens et les chimistes ne se comprennent plus, c'est tout de même hallucinant.

 

Et cela m'amène à faire remonter cet extrait trouvé sur dedefensa, déjà cité sur mon blog. Je le reprends comme je l'avais cité à l'époque :

 

[Enfin, sur Frederic Schiller (Friedrich von Schiller) et la faillite occidentale :

 

http://www.dedefensa.org/article/frederic-schiller-et-la-faillite-occidentale

 

(note : le texte est répliqué, doublant la taille de la page)

 

« Ce fut la civilisation elle-même qui infligea cette blessure à l’humanité moderne. Dès que d’un côté une séparation plus stricte des sciences, et de l’autre une division plus rigoureuse des classes sociales et des tâches furent rendues nécessaires, la première par l’expérience accrue et la pensée devenue plus précise, la seconde par le mécanisme plus compliqué des États, le faisceau intérieur de la nature humaine se dissocia lui aussi et une lutte funeste divisa l’harmonie de ses forces. L’entendement intuitif et l’entendement spéculatif se confinèrent hostilement dans leurs domaines respectifs, dont ils se mirent à surveiller les frontières avec méfiance et jalousie ; en limitant son activité à une certaine sphère, on s’est donné un maître intérieur qui assez souvent finit par étouffer les autres virtualités. »]

 

Je ne pense pas qu'il n'existe d'entendement que soit intuitif soit rationnel. Je pense qu'il y a au moins une troisième approche, qui se trouve dans le senti ou ressenti. L'intuition et la raison ne s'opposant pas, ni n'étant des passages obligatoires, on peut rencontrer des personnes qui n'utilisent ni l'une ni l'autre (elles sont alors orientées vers une des formes du ressenti, par les sensations ou les émotions), ou des personnes qui utilisent les deux, ou encore un mélange de ces choses. Mais force est de constater qu'une scission a eu lieu, et s'est renforcée autour des domaines supposés rationnels et supposés intuitifs (bien que je pense finalement que cette catégorisation soit trop simpliste), où un domaine est devenu la religion dominante et l'autre la religion des rebelles et des bien-pensants. Selon la logique de Fort, aujourd'hui la religion de l'entendement intuitif serait donc celle des damnés.

 

Je ne pense pas que cette scission n'ait eu que des effets négatifs, mais ils me semblent aujourd'hui tout de même aujourd'hui écrasants, et pour aller dans le sens d'une pensée scientifique holiste telle qu'ébauchée et prônée par Charles Fort, il serait temps d’œuvrer concrètement à un rapprochement entre les divers domaines de la connaissance. Aujourd'hui, la religion de la science rationnelle dominante se comporte en tribunal des autres domaines, les passant à son crible et les déclarant toutes nulles, tout comme une religion à tendance intégriste utilise son propre crible de lecture du monde pour décréter les autres religions impies ou hérétiques... Pourtant, nous gagnerions tous à une union des diverses disciplines et des divers domaines de la connaissance, qui même au sein de la science dominante n'arrivent plus à travailler ensemble, signe évident d'un état avancé de décadence, voire de perversion de cette science.

 

Et comme cette scission dans ce domaine est le résultat d'une scission sociale, comme l'explique très bien von Schiller, il est également grand temps de réfléchir à faire de nouveau travailler les classes ou les castes ensemble plutôt que les unes contre les autres, comme c'est le cas aujourd'hui. L'humanité s'est engagée sur une voie bien dangereuse, y compris eu égard à la question de sa survie, et il me semble qu'il est primordial de réfléchir à ces sujets profondément. Or, la vision de Charles Fort, toute espiègle et apparemment légère et surannée qu'elle soit, peut largement contribuer à ce travail de prise de conscience et de re-solidarisation des éléments de la société entre eux. Pour moi : un livre très important, en plus d'être agréable à lire pour quiconque est disposé à remettre en cause toute forme de doxa sclérosante.

 

L'évolution se produisant par phase et la société humaine progressant par cycle, il est tout à fait possible de saisir les opportunités qui se présenteront pour œuvrer à cette tâche pour une plus grande cohésion et un meilleur fonctionnement de nos systèmes sociétaux, et ce combat transcende de très loin les stupides guéguerres actuelles autour du genre, de l'origine, du mode d'alimentation et toutes ces revendications sociales superficielles quand on observe les grandes dynamiques civilisationnelles humaines et l'histoire de l'espèce. Tout en plaisantant sur les phénomènes qui font se gratter la tête aux chercheurs, Fort a produit un livre qui soulève en réalité de grandes questions...

 

NB : Suite et fin ici, avec plusieurs cas de phénomènes fortéens :

 

http://seilenos.canalblog.com/archives/2019/05/05/37311558.html