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L'Oeil du Selen
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7 mars 2021

Conformisme de pensée et foi en la science

 

Sans préambule, voici les liens de deux débats que j'ai trouvés sur youtube tout récemment :

 

Vidéo youtube : Covid19 : débat Etienne Chouard Jean Bricmont - Ça va bien se passer ! #02

 

Vidéo youtube : DEBAT Greg Tabibian / Le Débunker des Étoiles: Le Complotisme

 

 

Alors pourquoi ces deux débats ? Parce qu'ils présentent des similitudes importantes, et illustrent le raisonnement que je vais tenir.

 

Dans mes pérégrinations et échanges à travers le net, j'ai fini par m'apercevoir d'une constante qui se retrouve chez tous ceux qui mettent en avant la pensée scientifique comme modèle. Par modèle, j'entends qu'ils s'en servent de crible pour lire le monde dans son ensemble. Dans certains cas, cela va tellement loin que le modèle devient absolu : il est utilisé pour interpréter chaque aspect du monde, au point que rien ne doit déroger à cette lecture.

 

Cette attitude peut se comprendre au travers d'une lecture de la spirale dynamique ou du MBTI, par exemple, voir d'anciens articles de ma part sur ces sujets, comme celui du 10 décembre qui propose une approche de la spirale dynamique dans le contexte actuel :

 

http://seilenos.canalblog.com/archives/2020/12/10/38699248.html

 

Mais ce qui m'intéresse ici n'est pas de me contenter de faire le constat qu'un certain nombre de personnes ont ce schéma de pensée, mais ce que cela implique en terme sociologique, notamment à la lumière du contexte présent, et des thématiques liées au complotisme et à la crise dite sanitaire.

 

Les deux débats que je propose me semblent particulièrement éclairants à ce sujet, lorsqu'on ne se contente pas d'écouter la confrontation des arguments, mais lorsqu'on observe plutôt dans quel plan se situent ces arguments.

 

Ainsi il y a une totale symétrie entre les deux débats. Chouard et Greg Tabibian y avancent des positions relativement culottées et ouvertes, tandis que leurs interlocuteurs, Bricmont et le Debunker, sont sur des positions défensives et totalement conformistes à l'égard de la pensée consensuelle.

 

Ici je vais me hasarder à affirmer que parler de pensée dans le cas de ces deux derniers intervenants est déjà abusif. Ce que j'entends dans leurs propos, ce n'est qu'alignement de poncifs, de prétendues certitudes, des idées pré-mâchées qui à certains égards sont presque des slogans. Je ne vais pas entrer ici dans le détail, qui serait extrêmement fastidieux, mais simplement dégager la substance de leur propos à travers quelques lignes de force que j'ai noté.

 

Ainsi, si l'on voulait résumer le propos de « Debunker des étoiles », cela tiendrait à peu près en : « le complotisme c'est mal, le complotisme c'est dangereux, les groupuscules idéologiques minoritaires menacent la société ». Jamais n'est expliqué la teneur exacte de ce danger, et c'est même Tabibian qui vient à son secours en précisant que c'est l'ignorance. L'ignorance est certes néfaste, mais c'est aussi une chose inévitable, sans doute la mieux partagée de toutes, puisque nous sommes tous ignorants d'une certaine manière, et pour ma part je pointerais plutôt comme danger le sentiment de certitude, qui est très répandu dans les cercles du debunking, fact-checking et compagnie, bref dans le milieu que j'identifierais au scientisme, et que je serais tenté de nommer la zététismosphère ou la scientismosphère. On les qualifie ici aussi et là de pseudo-sceptiques, le pseudo-scepticisme se caractérisant par une fausse science du doute qui prend en fait la forme d'un dogmatisme souvent affirmé, de tendance sectaire, généralement inquisiteur et prompt à mettre son nez dans des affaires qui ne le regardent pas vraiment, et à redresser des torts qui ne le concernent guère.

 

Ici, je prends quelques précautions oratoires : j'aime la science, j'aime le scepticisme (et me définis moi-même comme sceptique authentique), j'aime la vérité, et je suis conscient qu'il est bon de se méfier des dérives sectaires, ayant eu à en rencontrer plus d'une fois dans mon parcours. Je connais aussi cependant les risques et les limites de faire de ces choses un sacerdoce ou une mission, le principal risque étant justement le sectarisme... Et si Debunker n'est lui pas sectaire, il exprime néanmoins une ligne de « pensée » qui peut facilement y conduire, et à laquelle il me semble aliéné.

 

Le propos de Bricmont n'est pas beaucoup plus difficile à synthétiser. Bricmont exprime une foi aveugle dans le vaccin, voire les vaccins en général, et il base son argumentaire sur deux axes qui se complémentent : l'affirmation d'un consensus scientifique, et la dénonciation d'une anti-science, c'est à dire d'une mouvance anti-scientifique qui se répand dans la population. Par ailleurs il se présente explicitement comme un croisé contre cette anti-science, prêt à pourfendre et piétiner ceux qu'il désignerait comme en faisant partie.

 

Chouard n'hésite d'ailleurs pas à pointer sa posture qu'il estime totalement religieuse, ce à quoi j'acquiesce totalement.

 

Dans ces deux débats, nous avons deux esprits plutôt anti-conformistes opposés à deux personnages qui récitent des idées totalement convenues et consensuelles. Le principal intérêt de ces débats est qu'ils dessinent une réalité de la sociologie du présent : l'existence de deux grands camps idéologiques, plus ou moins bien délimités, mais qui se caractérisent, l'un par son alignement sur une pensée consensuelle et mainstream, et l'autre par sa contestation de la possibilité d'une vision unique des choses, et donc de la légitimité de tout consensus qui prétendrait s'imposer. Il s'agit bien, quelque part et pour simplifier, d'une forme de combat du conformisme contre l'anti-conformisme. Même si, comme le yin et le yang, l'un est compris dans l'autre et vice versa si on voulait pousser l'analyse plus loin, mais laissons là cette subtilité pour le moment.

 

Ce qui me gêne profondément, c'est que je suis littéralement aveuglé par les platitudes éblouissantes qui sortent constamment du camp des conformistes, tant elles sont répétitives, sans profondeur, presque purement dogmatiques car émanant précisément non pas d'une réflexion réellement autonome, mais bien plutôt d'un besoin d'appartenance qui cherche à se légitimiser.

 

La raison en est simple. L'anti-conformiste ne ressent pas intensément le besoin d'être reconnu par un groupe, il n'est pas régi par un besoin d'appartenance et de légitimation, mais il est en revanche bien davantage mu par un besoin d'authenticité et de vérité. Le conformiste, lui, a besoin de l'assentiment du groupe, et il déploiera donc des stratégies contre la dissonance cognitive, afin d'éteindre en lui la critique – tout en répétant toutes sortes de mantras sur cette pensée critique et sur les biais cognitifs – en priorisant le besoin de reconnaissance.

 

Bien sûr, il existe aussi des groupes de complotistes polarisés dans leur propre conformisme, comme il existe des scientifiques solitaires et anti-conformistes, et donc les « scienteux » peuvent eux aussi s'agacer de trouver en face d'eux des groupes monolithiques régis par le besoin d'appartenance et pratiquant la non-pensée. Par ailleurs, le scienteux « solitaire » sera agressé de même par la meute des scienteux conformistes si la situation se présente. Raoult a constitué une parfaite illustration de cette attitude anti-conformistes face à la meute. Cela montre bien que ce n'est pas la science qui est en cause ici, mais le conformisme en lui-même, qui peut tout à fait s'investir dans toutes sortes de groupes, de mouvances, d'idéologies, etc.

 

Mais si j'ai choisi de me concentrer sur ce phénomène dans les groupes de « scienteux », c'est pour montrer que ce n'est pas parce qu'on s'intéresse à la science qu'on est aussitôt un être inscrit dans la probité intellectuelle, détaché des dynamiques de groupe, des biais divers, et notamment du besoin de reconnaissance. Surtout, que ce n'est pas parce qu'on a un bon esprit scientifique que l'on sait bien penser, que notre pensée n'est pas sujette à des pressions internes et externes, et qu'on ne peut pas verser, au final, dans un conformisme tel qu'on ne fait plus que rabâcher des lieux communs au lieu de réfléchir.

 

Tout au contraire, il me semble de plus en plus évident que la façon de penser dite scientifique favorise ce biais, de par sa fixation sur une méthode qui tient plus de la mécanique que de l'investigation ou de l'intuition. En plaquant sur les choses de l'univers et de la vie, toujours en mouvement et en interactions complexes, la prétention d'une méthode que l'on estime un peu trop facilement universelle, on glisse facilement dans cet orgueil de croire que cette méthode a réponse à tout. De fait, on l'applique à tout en lui accordant bien trop de confiance, et en ayant des difficultés à en percevoir les limites, ce qui fait que l'on tend à s'y enfermer. Cela devient comme un horoscope de l'univers...

 

Ainsi, dans le débat, Bricmont ne cesse de dire qu'il s'appuie sur un prétendu consensus scientifique, sans préciser lequel, mais en évoquant vaguement un consensus autour des vaccins, des statistiques, etc. Jamais il n'explique en quoi ce consensus est bon, pour la simple raison que dans son esprit, un consensus ne peut jamais être mauvais. Il rejette d'ailleurs tout argument contraire par avance et d'un revers de la main, en évoquant notamment les thèmes des paradigmes selon Thomas Kuhn, comme s'il suffisait de dire que cela n'est pas pertinent pour avoir raison. Dans tout son propos, je n'ai pas décelé un seul enchaînement logique, aucun raisonnement mené à son terme. Rien de plus convaincant qu'une profession de foi. De même, Debunker des étoiles se contente de dénoncer Q Anon, sans expliquer en quoi précisément ils menaceraient la société (et je ne pense pourtant pas que les arguments manquent, encore faut-il articuler ces idées et les mettre en perspective avec d'autres, pour pouvoir les mesurer...).

 

Tout se passe en fait comme s'il y avait chez eux un stock d'idées considérées a priori comme vraies, qu'il suffit d'énoncer pour en matérialiser la vérité qui serait donc immanente.

 

Cela s'explique en fait assez simplement. A partir du moment – et il suffit d'écouter Bricmont pour comprendre à quel point c'est prégnant – où vous croyez que le consensus est la voie, vous allez construire un schéma de pensée en même temps qu'une échelle de valeur structurés autour de ce consensus, quel qu'il soit. Cela pourrait tout à fait être l'islam, le mondialisme, le pastafarisme, l'olympisme, ou le fameux culte de l'oignon cosmique, pour peu qu'il vous semble que, dans la société dans laquelle vous vivez, cela répond à votre besoin de vous bâtir des certitudes apparemment rationnelles en même temps que cela permet une adhésion au groupe.

 

Ainsi, le consensus dont parle Bricmont ne me semble pas tellement être, en soi, de nature scientifique. Il pourrait être de n'importe quelle nature, et la seule raison pour laquelle c'est la science qui l'emporte chez lui, c'est très certainement parce que sa personnalité s'est forgée dans une époque dominée par la rationalité scientifique, et que celle-ci semblait cocher assez de cases, eu égard aux besoins personnels. Au 17e siècle, Bricmont aurait tout à fait pu être catholique, ou danser autour d'un feu en croyant aux mauvais esprits, avant l'invention de l'écriture. Sa rationalité est une chose tout à fait secondaire, qui est un atout à l'époque moderne, mais aurait tout à fait pu se hiérarchiser autrement, et m'apparaît totalement décorative dans son discours, et bien que je sache qu'il est de formation scientifique... Car l'habit ne fait pas le moine.

 

Bien sûr on pourra me rétorquer que tout cela est un faux procès et qu'au fond je n'en sais rien et que je psychologise. J'admets ces critiques, mais je poursuis sur mon intuition.

 

La raison pour laquelle j'affirme ces choses est que je n'ai, je le répète, trouvé aucun enchaînement logique dans ses propos. Je n'affirme donc pas gratuitement, et c'est aussi parce que ce schéma se répète chez Debunker, et dans l'ensemble (pas la totalité, l'ensemble) des gens qui s'expriment régulièrement au nom de l'orthodoxie scientifique, et faisant partie de groupes ou de communautés de pensée.

 

Chez ces gens, en prêtant un minimum d'attention, on s'aperçoit que le discours est systématiquement formaté autour de ce besoin communautaire, et que par conséquent, c'est bien le conformisme qui domine, et non l'autonomie de pensée, qui peut exister mais reste presque nécessairement marginale. C'est ce qui conduit à ce paysage de poncifs, de discours pré-pensés et tous dimensionnés et organisés de la même manière.

 

Cela ne serait pas en soi un problème, s'il n'existait les deux écueils suivants :

 

1) Cela conduit à une forme plus ou moins sévère de sectarisme, qui aujourd'hui fait pas mal de dégâts sur internet, par le biais de la censure, et au nom d'un bien que n'auraient pas renié des inquisiteurs les plus sévères.

 

2) Cela favorise une pensée unique en gênant l'expression de méthodes de pensée et de recherche alternatives, qui n'ont en soi rien de néfaste, et qui au contraire tendent à fertiliser la recherche, dont aucune loi cosmique ou biblique n'affirme qu'elle doive absolument se conformer à une seule méthode. Si ? Car si vous pensez le contraire, vous démontrez clairement mon point 1 : vous êtes sectaire.

 

 

Par extension, et pour en arriver progressivement à ma conclusion, ce que je dis implique plusieurs choses. Je résume ici mon propos :

 

1) Aujourd'hui, le conformisme de pensée est bien plus répandu que la pensée scientifique véritable.

 

2) Ce conformisme de pensée tend à se répandre par des moyens tels que la sophistique, la censure, la stigmatisation des approches alternatives et des personnes qui la pratiquent, et à s'auto-conforter et s'auto-légitimer dans des espaces qui sont des bulles de filtre qui n'ont rien à envier aux communautés dites complotistes.

 

3) Ce conformisme de pensée présentent des dangers que j'ai listé juste au-dessus.

 

4) Lorsque la religion est repeinte aux couleurs de la science, cela en devient d'autant plus pernicieux et même dangereux, en cela qu'est ouverte la voie d'un nouveau dogmatisme sectaire et inquisiteur, imbu de lui-même et potentiellement sans limite dans ses comportements, en cela qu'il se pense détenteur de la bonne façon de pensée, d'agir et de traiter les autres.

 

5) Cela porte préjudice en premier lieu à la science elle-même, qui se trouve dévoyée et entachée par ces attitudes qui relèvent non d'une pensée précise, rigoureuse, pertinente et consciente de ses limites, mais d'un banal conformisme qui ne trouve sa légitimité qu'en soi-même et par soi-même, tandis que la science perd en réalité du terrain, non à cause des complotistes, mais par la faute de ceux là même qui se réclament de cette science dont ils font un usage à la fois détourné et abusif.

 

 

L'un des problèmes est que ceux qui véhiculent cette attitude n'en sont pas conscients. Ils croient être des vecteurs de science, mais ne sont que des acteurs d'une part relativement vulgaire et superficielle de cette même science, qu'ils ont plutôt tendance à caricaturer voire à dévoyer. En agissant avec l'impudence qui les caractérise trop souvent, ils montrent surtout qu'ils ne maîtrisent guère leur outil, qu'ils placent peut-être sur un piédestal précisément parce que celui-ci les dépasse, et est pour eux bien plus un totem qu'un outil. Je témoigne avoir souvent vu des gens de formation scientifique utiliser n'importe comment leur propre spécialité, avec un aveuglement qui les fait parfois passer à côté de la « grande image », alors que par ailleurs leur maîtrise technique est réelle, mais ne suffit pas... Conséquence de la spécialisation et de l'automatisation qui attend les esprits qui manquent de créativité et d'intuition, et qui se laissent gouverner par leur technique...

 

Il leur serait peut-être utile de se re-pencher sur l'allégorie de la caverne selon Platon, dont l'idée fondamentale est que la carte n'est pas le territoire, le modèle pas la réalité, la surface du réel pas le réel, et que le matérialisme constitue en soi en biais.

 

Vidéo youtube : PLATON - L'allégorie de la caverne

 

 

Pour terminer, je voudrais enfin proposer ces deux derniers liens. Dans le premier j'attire aussi votre attention sur le premier commentaire, celui de Séraphin Lampion, qui mentionne un document Arte qu'il est intéressant de voir, très bien fait mais manquant effectivement de cohérence avec lui-même à certains moments, et qui n'est pas sans lien avec notre sujet. Je n'ai pas voulu alourdir en en discutant, mais cela peut constituer un bon complément au problème de l'utilisation de la science dans le contexte postmoderne.

 

https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/complotisme-quand-tu-nous-tiens-231408

 

 

Enfin, une nouvelle série de réflexion de l'excellent Slobodan Despot, dont plusieurs sont singulièrement percutantes, et qui me semble avoir tout à fait sa place dans mon sujet, en tant que bon représentant de l'anti-conformisme et de l'indépendance d'esprit qui fait tellement défaut dans la scientismosphère qui défend encore des mesures restrictives que même leur science échoue à expliquer et démontrer, mais peu importe puisqu'on a vu que la foi et l'assentiment sont leurs véritables motivations, et non la rigueur et la vérité.

 

Vidéo youtube : PREMIER ANNIVERSAIRE DE LA DYSTOPIE! 5.2.2021 — Le briefing hebdomadaire avec Slobodan Despot

 

 

En mot de conclusion, et bien je dirais une énième fois qu'il faut se défier de toute censure, de tout terrorisme intellectuel, de toute chasse aux sorcières, surtout lorsque ceci émane d'esprits étroits imbus de leurs certitudes qu'ils prennent pour principes supérieurs, et notamment au nom de la scientificité lorsqu'elle sert de paravent à un sectarisme de plus en plus envahissant, zélote, souvent superficiel, fatigant et ridicule.

 

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