Noir Desir - Aux Sombres Héros

Aux sombres héros de l'amer
Qui ont su traverser les océans du vide

A la mémoire de nos frères
Dont les sanglots si longs faisaient couler l'acide

Always lost in the sea
Always lost in the sea

Tout part toujours dans les flots
Au fond des nuits sereines
Ne vois-tu rien venir ?
Les naufragés et leurs peines qui jetaient l'encre ici
Et arrêtaient d'écrire...

Always lost in the sea
Always lost in the sea

Ami, qu'on crève d'une absence
Ou qu'on crève un abcès
C'est le poison qui coule
Certains nageaient sous les lignes de flottaison intimes
A l'interieur des foules.

Aux sombres héros de l'amer
Qui ont su traverser les océans du vide
A la memoire de nos frères
Dont les sanglots si longs faisaient couler l'acide...

Always lost in the sea
Always lost in the sea

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Une chanson qui me touche particulièrement, qui dit des choses très profondes sur la différence, sur ce que l'on affronte lorsqu'on ne suit pas les voies maritimes autorisées, les autoroutes de la normalité, bref, lorsque l'on sort des sentiers battus pour affronter les embruns que projette la bise du conformisme.

Une ode à ceux qui ont le courage, au péril de leur vie ou de leur santé mentale, à explorer l'être, à se perdre dans les lames traitresses du fin fond des océans de l'âme.

Oser propager des idées contraires à la doxa commune, oser prêter le flanc à ceux qui se sentent si forts de nager dans le sens du courant, de naviguer confortablement dans le sens du vent, mène malheureusement à des sentiments d'amertume, à des douleurs indicibles, celles que causent l'acide et le poison insidieux qu'on répand dans les flots des torrents censés emporter le consensus par la force de l'évidence, par l'évidence surtout d'une déraison commune.

Alors parfois, il est tentant de "jeter l'encre" et de cesser le combat contre le courant, et de couler sous les lignes de flottaison intimes que le regard des foules refuse de percer, par l'immense crainte du vertige des abysses de l'âme humaine, par la peur de vivre dans cette totalité désincarcérée, déconditionnée, libre mais sans phare pour indiquer aux moustiques la direction pour aller sagement brûler leurs ailes. Car voler librement de ses propres ailes fait autant peur que de nager dans un océan où tout ce qui essaye d'aller dans un sens différent de celui du courant sera menacé d'être coulé, détruit, illégitime, honteux, scandaleux.

Alors, "aux sombres héros de l'amer, qui ont su traverser les océans du vide" je voudrais dire bravo, courage, et continuons à fendre coûte que coûte ce vent d'injustice qui ne gonfle que les voiles de ceux qui n'ont que le mérite et le courage de se fondre dans le troupeau, quoiqu'ils en disent.

Car affronter le vide lui-même, c'est être allé au bout de soi, au mépris des dangers, des avertissements de ceux qui restent sur la berge ou ne montent que sur les bateaux qui ne les emmèneront que là où ils ont pied... du moins le croient-ils. Car le vide est aussi sous leurs pieds, surtout quand ils ont l'impression de tout maîtriser, de tout contrôler, d'interdire tout ce qui leur ferait perdre cette illusion. On peut avoir raison seul, et avoir tort avec tout le monde, tout dépend quel degré de conscience on considère... et le réalisme n'est une excuse qu'aux tièdes.