C'est après avoir publié l'article que je me suis rendu compte que j'avais omis un point important que je voulais aborder. Il s'agit de la dynamique de repli dans sa bulle, de ce qu'il est convenu d'appeler « les minorités visibles », expression typiquement politiquement correcte qui interdit de définir ces minorités, en plus du fait de les distinguer de ce qu'on pourrait tout aussi bien appeler les minorités invisibles.

 

Il y a une terrible violence dans le fait de se laisser enfermer, non seulement dans le concept de « minorité visible », mais en plus d'en profiter pour s'opposer, ou se laisser opposer, au sein de cette bulle, aux autres minorités.

 

C'est le bien connu phénomène de division de la société en petits groupes se rapprochant toujours plus d'un individualisme radical, en réalité, puisque la plus petite minorité qu'on puisse imaginer est bien sûr l'individue, à moins d'imaginer une division supplémentaire encore, qui tiendrait bien sûr à cette idée de pathologie d'origine sociétale dont je parlais dans mon article. Une structure proche de la schizophrénie, donc.

 

Êtes vous déjà allé sur des groupes de discussions sur les orientations sexuelles ? C'est un phénomène de société particulièrement frappant aux USA et dans le monde anglo-saxon, mais qui doit avoir ses pendants en France. La violence des discussions, et des récriminations envers ce qui, du point de vue de ces « minorités », est perçu comme « majorité » est absolument terrible.

 

Le pire étant que, de ces minorités dites visibles, certaines ne le deviennent en réalité, et totalement à l'opposé de ce qu'elles prétendent, que parce que leur différence est en fait très bien acceptée d'une manière générale. Pensez aux obèses, aux noirs, aux homosexuels, aux transsexuels, ou à ce genre de caractéristiques, et reconnaissez qu'il est quand même davantage mal vu de les insulter que d'être de leur bord. Faut-il alors inventer des tolérances gueulardes et revendicatrices du même genre pour les racistes, les abuseurs d'enfants, les néo-nazis ou les anciens membres du ku klux klan opprimés ? Je ne sais pas, mais reconnaissez qu'ils sont largement victimes d'exclusion, d'une mauvaise image, voire de haine...

 

Bref, je pousse la question à l'absurde, mais il n'empêche qu'on trouve souvent une grande dureté dans les propos des féministes à l'encontre des hommes en général, des homosexuels envers les hétéros en général, ou des « vegans » à l'encontre des « mangeurs de cadavre » en général. Cela n'a rien de rassurant, de tendre, de respectueux. Cette marche en avant vers l'acceptation des « différences » se fait à la façon d'une marche militaire tonitruante et lanceuse de pavés (souvent virtuels) qui s'inscrit bien dans l'ambiance des discussions en général sur internet, et dans la société.

 

J'ai de plus en plus de mal à supporter ces discussions, même sur des sujets anodins, où la dureté des propos transforme très vite les échanges en stupides guerres de tranchées qui vous poussent en retour et souvent malgré vous à une sorte d'agressivité incontrôlée, ne serait-ce que, dans une logique triangulaire de type sauveur-bourreau-victime, à faire ressentir à l'autre le poison de ses propos en lui rendant un peu de venin. Certes, cette dérive est essentiellement virtuelle, puisque vous pouvez en général avoir des échanges cordiaux, hors des frontières de cet univers virtuel qui défavorise la compréhension des propos, tout en favorisant la confrontation de points de vue qui ne se seraient pas si facilement rencontrés hors de ce contexte. En ce sens, internet nous confronte, et c'est peut-être un mérite, à des points de vue opposés qui vous apprennent souvent des choses, à condition de pouvoir mettre un peu sa fierté et ses certitudes de côté, le temps d'une discussion. Apprentissage qui semble pénible, douloureux et pas loin d'être impossible pour beaucoup. Il est vrai que face à des propos trop radicaux, n'importe qui peut avoir tendance à se braquer.

 

En tout cas, je pense que globalement, cette tendance est un piège potentiellement néfaste, qui encourage les gens, comme je l'ai constaté, à plutôt chercher à se conforter dans leurs opinions en fuyant les sites qui les dérangent et en finissant par ne plus fréquenter que les autres. C'est un travers que j'essaye d'éviter ici, mais j'imagine qu'on ne peut pas y échapper. On ne peut pas avoir tendance à relayer des propos avec lesquels on est en désaccord aussi souvent que ceux avec lesquels on est en accord. Bon, soit. Le problème n'est pas tellement là, mais surtout dans le fait que cette tendance va dans le sens de la division qu'on observe dans la société, et qui semble voulue par l'organisation du pouvoir, sciemment ou non.

 

En tout cas, je crois que ce phénomène correspond à une sorte de repli dans des bulles de survie psychique, dans une société qui est devenue à la fois extrêmement exigeante envers les personnes, et où la revendication d'être différent est devenue à la fois une marque d'affirmation (superficielle) et une source de souffrance, tant il est difficile d'être à la fois différent, et soumis au jugement, et à l'approbation ou au rejet d'autrui. Paradoxalement, ce progrès dans la tolérance des différences s'est fait au prix d'un surplus de souffrance morale, causé par le fait que cette différence, autrefois privée, est désormais exposée au grand jour, souvent même revendiquée et hurlée comme on crie quand on se cogne l'orteil contre le pied du lit. Beaucoup en viennent même à des mutilations physiques sur le billard, ne l'oublions pas... On peut d'ailleurs s'interroger sur le danger de cette tendance à l'atténuation voire la disparition de la sphère privée. Est-il encore possible d'être homo sans le revendiquer publiquement, par exemple ? Bref, je m'interroge...

 

Je n'en rajoute pas davantage, je voulais seulement compléter avec ce point.