Cela fait 17 ans, presque jour pour jour, que je ne travaille plus. Mon dernier contrat d'exploitation s'est terminé un jour d'été 2000 où l'on a omis de le prolonger. J'avais du gueuler trop fort, lors de mon récent accrochage avec mon supérieur, un semi salaud se donnant le beau rôle, que plus personne ne supportait dans l'équipe... tous des jeunes payés au lance-pierre, comme moi (4000 francs à plein temps, dans les contrats les plus avantageux que j'ai eu dans cette période de quelques années, quelque chose comme 600€).

 

Depuis, j'ai vécu une vie intéressante, mais parfois morne. Une partie de mon temps est parti dans des associations occupationnelles pour remettre le pied des chômeurs à l'étrier de l'exploitation. J'ai appris des tas de choses, mais pas dans ce genre d'endroit dédié au formatage des exclus.

 

Depuis 8 ou 9 ans, je n'entends plus parler de l'association païenne que j'avais fondé avec une douzaine d'amis de l'époque, eux aussi perdus de vue pour la plupart. On n'en trouve quasiment plus trace sur internet, mais ce fut pour moi une période très riche.

 

J'ai aussi occupé mon temps à écrire (je ne sais plus exactement... l'équivalent de 6 ou 7 romans ? Et des centaines de nouvelles dont une immense majorité que je ne ferai jamais lire). À modérer des tchats, des forums, à jouer à des jeux vidéo, à lire, à regarder des films. Plus rarement à sortir et à voir des gens, tendance autistique oblige. Le minimum syndical d'exercice physique, aussi.

 

J'ai appris le chamanisme, la naturopathie, à comprendre un tant soit peu le monde dans lequel je vis, et à essayer de partager ces choses sur internet, où je me suis fait quelques connaissances toujours lointaines (Canada, Belgique, les autres bouts de la France).

 

L'été est une période que j'aime, bien qu'elle me le rende parfois assez mal. Mon dos était bloqué, tendinites à chaque épaule. Spiruline, vitamine C, magnésium sous différentes formes. Ça s'améliore.

 

Les quelques amis qui restent ou que j'ai pu retrouver sont en vacances ou en mode silence radar. La famille est loin, comme mes derniers amours.

 

Mais tout va bien, car je vis dans un monde connecté. Je peux apprendre le monde en surfant, rêver devant des jeux et divers autres trucs qui me maintiennent éveillé et en vie.

 

Dehors, le ciel est une couche de plomb lourde et magnifique, qui souffle sur mon torse nu à la fenêtre. Un corps fragile qui ne s'expose que difficilement et qui jouit de ce souffle de vie tiède qui le caresse. Dans la cour voisine, les enfants chantent je ne sais quoi, et remplissent une piscine gonflable au rythme d'un seau toutes les 10 minutes. Je crois qu'ils ont finalement renoncé, conscients que la pluie qui menace serait bien plus efficace que tous leurs efforts.

 

Je tente encore de rebooter le modem. Quand donc se finira la panne qui dure depuis presque deux jours ? Dans une heure ? Une journée ? Une semaine ? Un mois peut-être ? J'ai entendu des histoires de gens coupés du net pendant deux ou trois semaines. J'imagine le pire, mais m'occupe. J'ai commandé un disque dur car le mien semble proche de la fin. Je doute qu'il soit déjà arrivé, mais je n'ai aucun moyen de le savoir. Je pourrais aller le chercher au relais colis, mais je n'ai pas noté où il était... On fait confiance à la technologie sans imaginer qu'elle nous lâcherait. Grosse panne SFR quasi nationale depuis dimanche, d'après ce que j'ai entendu. Nous sommes mardi.

 

Le voyant reste orange. Qui sait quand je pourrai poster ce texte.

 

J'ai appelé le service technique SFR il y a une heure. Avec mon portable, modèle basique, puisque mon téléphone fixe est également indisponible. J'y ai perdu 30 minutes de ma vie, et probablement la taxe téléphonique correspondante, et dont j'ignore le montant. M'étonnerait que ce soit gratuit.

 

« Pouvez-vous débrancher et rebrancher votre box, monsieur, s'il vous, plaît ? me demande la femme au fort accent noir africain qui prend ma demande en charge.

 

- Oui bien sûr, mais je l'ai déjà fait plusieurs fois sans résultat...

 

- Nous allons essayer ensemble.

 

Essayons donc ensemble. C'est beau la coopération. Combien faut-il d'être humains modernes pour débrancher et rebrancher une prise ?

 

Silence, puis avant le délai de rallumage, on me demande :

 

- Est-ce que votre voyant est vert monsieur ?

 

- La box est en train de se rallumer, c'est toujours orange...

 

Silence.

 

- Et maintenant, est-ce que votre voyant situé sur la gauche (comment sait-elle que le voyant est situé sur la gauche ? La box est contre le mur, et le voyant de mon côté, pas à gauche... du reste il n'est à gauche de rien, sur la box, il est en face des indicateurs de services...) est vert ?

 

- Il est toujours orange...

 

- Bien. Est-ce que vous voulez bien patienter deux minutes pour que je puisse procéder à des vérifications, monsieur ?

 

- Oui, faites donc...

 

Musique et annonces SFR abrutissantes d'une voix féminine enthousiaste aux consonances débiles. Puis le contact revient.

 

Silence, bruits de respiration.

 

Moi : - Allô ?

 

- Oui, merci d'avoir patienté, est-ce que votre voyant est vert, monsieur ?

 

- Mon voyant est toujours orange...

 

Silence. Bruits de respiration.

 

- Pouvez vous débrancher la prise téléphonique de votre modem, monsieur ?

 

- Oui, bien sûr...

 

- Dites moi quand c'est fait monsieur.

 

- Voilà.

 

Silence et bruits de respiration.

 

- Voilà ? Est-ce que c'est fait, monsieur ?

 

- Oui, oui...

 

Bien, alors si vous acceptez de patienter, je vais encore procéder à des vérifications.

 

Vérifications, musiques et slogans SFR pour débiles mentaux.

 

- Est-ce que vous êtes toujours là, monsieur ?

 

- Oui.

 

- Merci d'avoir patienté, alors je ne peux rien faire de plus pour vous, est-ce que vous voulez bien suivre l'évolution de votre dossier sur l'application SFR/Box, monsieur ?

 

- Euh... comment je fais ?

 

- Nous pouvons vous tenir informé de la progression de votre dossier sur l'application SFR/Box, monsieur...

 

- Mais je n'ai pas accès à ce genre de chose...

 

Ma connexion étant coupée, et n'ayant pas de ces foutus appareils pour accro à l'électronique...

 

- Ah...

 

Silence, bruits de respiration. Je me demande si en Afrique ils ont tous le dernier iphone ou le dernier ipad, pour s'étonner comme ça.

 

- Dans ce cas, je vous prie de bien vouloir patienter, pour que je puisse procéder à de nouvelles vérifications.

 

- D'accord...

 

Toujours la même publicité pour... l'application SFR/Box scandée par une actrice de publicité qui n'a pas l'accent africain. Allez savoir pourquoi... L'accent africain serait-il synonyme de service au rabais, quand une affriolante voix de potentielle blondinette bien européenne de souche serait, elle, synonyme de beauté, de raffinement, de qualité, d'intelligence, et surtout de la séduction quasi garantie pour le public occidental bourré de propagande hollywoodienne et de magie du succès et du progrès que nous sommes.

 

- Monsieur, vous êtes toujours là ?

 

- Oui.

 

- Merci de votre patience. Pourriez vous monsieur débrancher votre modem ?

 

- Oui... Voilà.

 

Même pas besoin d'aide, au final, je me rends compte.

 

- Bien. Alors monsieur, je vais passer votre dossier au stade 2, pour que nos experts puissent prendre la suite de votre dossier, ils vous recontacteront.

 

- Et comment ils vont faire (vu que ma ligne téléphonique est coupée, me dis-je) ?

 

- Nous avons ici vos numéros de téléphone fixe et portable.

 

- D'accord (enfin quelque chose qui semble fonctionner, me dis-je, bien que dans 100% des cas précédents, SFR se soit montré incapable de me joindre dans des cas similaires... allez savoir pourquoi ?).

 

- Est-ce vous avez d'autres questions ?

 

- Euh... non.

 

- Bien alors monsieur, je vous remercie de votre appel...

 

- Oui... (dis-je un peu bêtement, sans arrière-pensée, ne voulant juste pas encourager ces élans de politesses convenues et apprises en formation de base d'assistant téléphonique)

 

Silence et bruits de respiration pendant 30 bonnes secondes... Je me demande ce qui se passe mais résiste à la tentation d'interrompre ce blanc, par curiosité...

 

- Monsieur, je vais mettre fin à cet appel, je vous remercie de votre patience, nos services vous rappelleront. Ils vont résoudre votre problème.

 

- Bien...

 

- Bonne journée à vous, au-revoir.

 

- Merci, au-revoir. »

 

Et maintenant, qu'est-ce que je fais avec mon modem débranché et ma prise téléphonique débranchée ? Est-ce que ça va vraiment aider, ça ? Non, je ne crois pas... Je rebranche tout. S'ils veulent que j'éteigne, ils n'ont qu'à me rappeler, ils ont mon numéro, et ils vont résoudre mon problème, n'est-ce pas ?

 

Je crois plutôt que mon problème se résoudra « tout seul » une fois que le réseau national sera rétabli... Je n'ai à peu près aucune confiance en ces « experts » et d'ailleurs je le sais d'expérience, ce n'est pas la première fois que j'ai des problèmes avec SFR. Hier encore, je pouvais accéder au sites « touteslespannes », et j'ai constaté que les 5 premiers sur la liste sont... les 5 FAI, devant tous les autres services répertoriés (services de commerce, de banque, de tchats, de jeux vidéo, etc.). A croire que là aussi, il y a coalition ? Soyons ensemble dans le service bâclé et de mauvaise qualité ? Ou bien le travail d'un FAI est-il vraiment plus difficile que n'importe quel autre en ce qui concerne la gestion d'un réseau ? Je veux bien le croire, mais je suis soupçonneux...

 

Ça me fait penser de nouveau à ces histoires de livreurs, facteurs, agents pour les compteurs, etc., qui ne peuvent franchir la seconde porte de mon immeuble, sans doute car elle ne s'ouvre pas avec un pass. Ils ont mon numéro de téléphone, mais leur logiciel cérébral bugue. Ils considèrent que cette situation d'exception est sans solution connue. Ils renoncent et retournent à leur routine. Client suivant, porte suivante.

 

Mettez les gens dans une situation relativement simple, mais qui sort de leurs habitudes, de leurs routines qu'ils accomplissent à longueur de journée.

 

Une porte fermée. Un ordinateur ou un portable sans connexion.

 

Alors ils ne savent plus quoi faire, comment faire, quelle est cette énigme qui se pose à eux. Il n'y a pas d'appli pour ouvrir des portes. Je m'inclus dedans, mais partiellement. Oui, ça m'emmerde de ne pas avoir de connexion, de ne pas pouvoir suivre mes sites habituels, de ne pas pouvoir occuper mon temps à jouer à un de mes jeux en ligne, voir des vidéos, etc. C'est même très agaçant. Mais je ne vais pas perdre mes moyens pour autant.

 

J'en ai vu piquer des crises sur les sites de consommateurs, sur le forum de leur FAI. Il y a quelque chose de légitime là dedans, mais croient-ils que la solution à ce bug du système consiste à faire exploser leurs hormones et leur système circulatoire ? Que la colère a un pouvoir magique de solutionner une panne ? Que leur détestation des FAI et de tous ces services qui, certes, nous sucent le sang tout en amoindrissant leurs coûts d'une manière assez scandaleuse a une quelconque chance d'améliorer la situation ? Qu'étaler leur fiel apporte réellement quelque chose ?

 

C'est drôle. Hier quand j'avais encore un accès réduit au net, je tombe sur l'adresse twitter d'un plaignant du service SFR. Le SAV s'excusait publiquement auprès de lui du comportement d'un de leur collègue (probablement un de ces techniciens qui ne rappellent jamais...), et déplorant sa décision de quitter SFR. Je vais voir son compte, et je tombe sur une page twitter pleine de récriminations haineuses contre le racisme, en faveur de l'interdiction de la liberté d'expression, etc. Mais pas de la sienne, bien sûr, pas de son droit de faire peser sa juste colère sur autrui, sa pleine liberté d'exprimer pleinement et ouvertement son mépris baveux. Que dira-t-il quand il se rendra compte que les autres FAI ne sont ni mieux ni pires ? Qu'ils sont « tous pourris » ? Et quand bien même aurait-il raison... qu'est-ce que cela changerait ?

 

Je suis moi aussi sujet à la colère. Ces derniers jours, plutôt à une lassitude résignée. C'est une panne quasi nationale. Je ne peux rien y faire. Je ne peux pas détester ces assistants techniques au fin fond de l'Afrique, je ne peux pas en vouloir à ceux qui travaillent pour ces trucs, quand bien même ils sont effectivement incompétents, mal formés, inaptes à résoudre mes problèmes. Ils sont comme moi prisonniers d'un système à vomir dont nous sommes tous les exploités, pas seulement en tant que travailleurs, mais aussi en tant que consommateurs. Eux comme moi participons à nourrir des riches sans scrupules que le système a concentré au sommet de la hiérarchie.

 

La réduction des coûts est la norme. Si je voulais boycotter tous ces abus, je devrais vivre vêtu de la peau d'une bête que j'aurais écorchée moi-même.

 

J'ai envie de jouer, de poursuivre la mission que j'avais laissé en plan dimanche et qui est limitée dans le temps, de m'occuper de manière ludique. Je voudrais continuer à suivre les infos du monde, apprendre des choses sur youtube, sur mes sites habituels. D'aller voir s'il y a des réponses à mon dernier post de forum sur la vie dans ce qu'il est convenu d'appeler le vide intersidéral. Je dois aussi réserver un train, organiser certaines choses, et je suis coupé du monde jusqu'à un moment indéterminé. Je ne peux pas faire tout ça, et ça n'est pas si grave.

 

J'ai une infinité de façons de m'occuper. Je travaille sur le scénario d'un jeu vidéo, et aussi sur un jeu de société que je conçois moi-même, je réfléchis à mes prochains textes, et j'ai toujours une demi-douzaine de travaux d'écriture en cours. Puis il y a toutes les activités du quotidien que mon autisme néglige le reste du temps.

 

Et puis il y a ce ciel. Gris et magnifique, exhalant un souffle doux, un peu chaud. La ville est étrangement calme. Les gens sortent quand il fait soleil, car ils ignorent les vertus du ciel en toutes circonstance. Si j'en trouve le courage et le temps parmi tout ce que j'ai encore à faire, toujours assez fatigué, je vais sortir, aller au parc, qui est un peu loin. Je vais monter ses 396 marches, et au sommet de la colline, j'irai au cadran solaire, sur la petite pyramide blanche, entre les 6 marqueurs de solstices et d'équinoxes. C'est le « crêt des 6 soleils ».

 

Je me mettrai peut-être torse nu.

 

Peut-être qu'il pleuvra, peut-être que le ciel me foudroiera.

 

Mais le ciel nous survivra tous. Il survivra éternellement à nos détestables vicissitudes. Quand bien même l'humanité remplirait ce ciel d'un hiver nucléaire, il resterait magnifique, impeccable. Pas toujours clément, mais il ne nous demande rien. Après quelques millions d'années, il sera propre et bleu, de nouveau. Pur, impeccable, insouciant et ayant abandonné tout éventuel souvenir de notre existence.

 

Et quand le ciel terrestre aura disparu avec sa Terre, il restera encore un horizon infini que le ciel diurne dissimule aux gens des villes modernes qui ne sortent que « quand il faut ». Dans toutes les directions, scintillant et pourtant obscur, selon notre façon de le percevoir, qui ne sera alors plus. Une immensité inconnue, peut-être habitée de divinités et peuplée de micro-organismes, ou peut-être d'un vide et d'un chaos abyssal qui ne nous doit rien. Et cela est rassurant. En dépit de toutes les bêtises new age qui se répandent, qu'il est bon de savoir que l'essentiel de l'univers n'est jamais souillé de notre bêtise, qu'au mieux il gardera de nous comme seul souvenir les atomes qui auront pendant un temps infime, fait partie de nos corps, poussières d'étoiles.

 

Nous vivons dans un monde connecté. Nous sommes donc déconnectés du monde.

 

Le voyant est orange et le ciel est gris. C'est le jour idéal pour faire autre chose de sa vie.

 

 

Note : article publié lors d'un 4e jour de connexion défectueuse, toujours pas complètement résolue pour le moment.