Cette série d'articles sera découpée ainsi :

Première partie, un récit à la fois personnel et universel

1) Avertissement préalable

2) Une expérience hors du temps

 

Seconde partie, le rôle du chamane à toutes les époques

3) Vivre la maladie pour participer à la guérison du monde

 

Troisième partie, le chamane dans la science-fiction

4) Place du chaman dans le temps et l'espace de l'expérience humaine collective

 

 

 

 

1) Avertissement préalable

 

Comment préparer le lecteur à ce qui va suivre ? Commençons par annoncer ce qui va suivre. Il s'agit tout d'abord du récit d'une expérience personnelle d'ordre chamanique qui certes, s'inscrit dans le temps et existe par le temps, mais qui se manifeste en fait en décalage avec le temps. C'est à dire qu'il m'aura fallu 40 ans pour en retirer le sens, après l'avoir vécue, et que cette expérience dépasse de loin le cadre de ce décalage temporel, ainsi que de ma propre expérience personnelle et nombriliste, pour exprimer une signification qui est celle de l'aventure humaine dans sa globalité, qui elle aussi déborde du cadre même du temps.

 

Il va de soi qu'un esprit purement rationnel n'est pas préparé à accepter le propos qui va suivre, et qui va se développer à partir de cette expérience. Pourtant, l'on verra lors de la 4e partie surtout, pourquoi ce développement a, selon moi, un grand intérêt, et en quoi il s'agit d'un véritable raisonnement qui dépasse à la fois le cadre de l'intuition, de la métaphysique et du mysticisme d'une part, et qui va au-delà de ce que permettrait l'usage du simple rationalisme d'autre part. En cela, la compréhension profonde que j'ai eu de cette expérience, et qui sera extrêmement difficile à partager et à retranscrire ne peut pas être ramenée à l'expérience « vulgaire » comme tenterait de le faire tout rationaliste enfermé dans l'étroitesse de sa propre logique. Pour autant, et même si je prétends que cette expérience a une valeur universelle, intemporelle et globale, dépassant le cadre de mon individualité, je n'ai aucune prétention messianique. L'expérience dont il va être question est, en fait, d'une confondante banalité lorsqu'on la replace dans le cadre de l'expérience humaine ordinaire, sauf qu'elle présente des dimensions qui ont été occultées, placées hors du champ de la conscience de l'occidental lambda, et du profane en général. J'annonce donc qu'il ne s'agit pas d'une « révélation » au sens où on l'entend, ni des prémices d'un quelconque cheminement sectaire, comme on trop facilement tendance à le supposer les tenants d'un rationalisme forcené, déconnecté de son nécessaire contrepoids « mystique ». A travers ce terme, je veux surtout évoquer la part ineffable, indicible, au-delà de la rationalité accessible au cerveau humain dans son fonctionnement quotidien, et qui sert souvent de justification à un rationalisme totalitaire (qui prétend s'imposer partout et expliquer tous les mystères, qui a donc, lui aussi une prétention intemporelle et universelle qui tend à s'ignorer), extrêmement répandu de nos jours, si répandu même qu'il s'affirme avec beaucoup d'arrogance dans les cultes scientistes que sont par exemple la zététique et le techno-scientisme, ou encore le culte du progrès.

 

Je n'essaye pas d'élever mon expérience au dessus de la science ou je ne sais quoi de ce genre. En revanche, je dis que par ce type d'expérience à côté et en dehors de la science, l'homme peut avoir accès à une autre sorte de connaissance ou, en tout cas, à une autre façon d'accéder à la connaissance. Et j'ai tendance à présumer que ce type de connaissance est à jamais hors de portée de ce que permet l'actuelle méthode scientifique.

 

Tout ceci pour inciter le lecteur à mettre de côté son rationalisme habituel, celui inculqué par la culture occidentale, parfois si oppressant, omniprésent et prétentieux qu'il ferme des portes à, simplement, d'autres façons d'envisager la compréhension du monde, de soi, des choses.

 

Je terminerai cet avertissement en précisant que, de toute façon, puisque j'ai choisi de partager cette expérience si riche en enseignement pour moi (malgré la banalité de sa signification fondamentale, comme on le verra), c'est forcément avec des mots qui en réduisent le sens, et avec un langage qui me fera revenir à la rationalité, à la fin de mon développement, puisqu'il n'y a pas d'autre moyen que le sens commun, pour partager un récit, une expérience. Il ne faut s'attendre à rien de très sensationnel, mais en revanche à une réflexion qui, au moins pour moi, et j'espère pour certains lecteurs, remet beaucoup de sens dans certains aspects de la vie moderne, de son chaos, de son injustice, son iniquité, sa violence, etc.

 

Une dernière précision : il ne s'agit ni d'un rêve, ni d'une expérience sous produit d'un genre quelconque, seulement d'une vision d'un passé qui a rejoint le présent et dépassé le temps. Quelque chose qui est plus proche d'une transe hypnotique ou onirique, si l'on veut. Et l'on verra que cela permet d'aborder la science-fiction, avant de boucler la boucle.

 

 

 

2) Une expérience hors du temps

 

École maternelle. Toute la classe est en extérieur, il pleut. On se réfugie le long d'un mur, sous un toit pour s'abriter. Tout le monde est aligné, dos au mur, dans ce qui semble être une belle harmonie de groupe.

 

Mais le petit garçon est tout seul dans cette masse. Les gouttes scintillantes tombent devant ses yeux levés d'un ciel d'un gris bleuté, neutre et pourtant amical. Ce ciel lui tend la main pour lui offrir un émerveillement à nul autre pareil, et un enseignement qu'il ne comprendra que bien plus tard.

 

Il est captivé par cette vue, ces gouttelettes dont on cherche à se protéger, et qui sont autant d'arc-en-ciel de poche qui heurteront le sol pour mieux retourner à leur source plus tard, fruits d'un cycle éternel et au-delà même de l'éternel, composants de l'être de ces êtres adossés à ce mur avec docilité. Pour qu'on exécute leur libre arbitre ?

 

Le petit garçon est seul au milieu d'eux, il coupe le bel alignement parce qu'il n'est que physiquement avec eux. Eux sont d'un bleu gris, aussi, vides, vidés, obéissants, remplis à nouveau des normes et des idées qui leur sont inculqués, ils formeront plus tard une belle société, harmonieuse et conformiste dont ne sera pas – pas complètement – le petit garçon qui interrompt l'unité du groupe.

 

Le ciel montre la vraie voie de l'harmonie, propose une toute autre sorte d'emplissage. En cette saison il épanouit non pas seulement les fleurs mais tout être qui veut bien se laisser arroser par l'onde multi-millénaire qui s'écoule et relie Ciel et Terre, fils de la Terre et âme céleste. Le ciel permet la véritable vacuité, celle qui ne sera pas utilisée par l'esprit-ruche qui consomme le monde, qui boit le monde avec intempérance, qui consume le monde pour combler son vide et qui, ce faisant, vide le monde.

 

Le petit garçon n'a qu'un pas à faire pour recevoir cette pluie qui n'est rien d'autre qu'un peu d'humidité versée sur un monde qui autrement serait trop sec et trop dur. Mais il y a un rang, il y a un danger, l'eau rend malade, l'eau est morbide, à ta santé mon frère ! L'eau est sale bien qu'elle nous lave, l'eau est sale en ce monde comme tout ce qui est pur est sale, en ce monde.

 

Le petit garçon a peur, il a déjà brisé l'unité du groupe, que lui arrivera-t-il ? Rien tant que cela ne se sait pas... ou du moins l'espère-t-il. Il suffit de ne pas sortir sous la pluie, ne même pas tendre la main pour recevoir sa fraîcheur bienfaisante. Ne pas se faire remarquer, aucune tête ne doit dépasser, aucun bras non plus. Plus tard, l'enfant sera quand même puni pour avoir été trop rêveur, mais pas ce jour là. Cela s'est donc vu ? L'enfant s'est-il privé à la fois de lui-même et du confort de baigner dans le groupe ? Pas tout à fait... Certains ont vu comme il était, et tous n'ont pas jugé, tous n'ont pas condamné. Beaucoup ont voté, certains se sont abstenus. Se sont tus, par amitié, douceur, respect.

 

Mais la majorité, tous ceux qui étaient vidés d'eux-mêmes pour avoir bien obéi tout le temps, et tous ceux qui n'avaient même pas la force de ne pas obéir, dans toute leur innocence, il leur a bien fallu aller à la rencontre de l'eau, au cours de leur vie. Il leur a bien fallu cohabiter avec les éléments, avec le monde, avec sa Vérité qui est bien au-delà de ce que peut percevoir et concevoir aucun esprit humain, et ils ont été souillés par cette eau.

 

« Attention, c'est dangereux ! Ne va pas là, ne va pas ici et ne fais pas ça ! Le feu ça brûle, et l'eau, c'est encore pire, ça mouille ! Et en plus, tout le monde saura que tu l'as fait... »

 

Suprême danger, nécessité de la réputation, de l'ordre moral, de l'uniformité du mouvement. L'homme, animal social, trop social et pas assez social, l'homme, toujours trop ou pas assez, l'homme, malade de ses convictions, de son besoin de reconnaissance, l'homme malade en société, l'homme malade sans la société, l'homme malade tout court d'avoir trop d'intelligence pour pouvoir s'en servir, d'être trop bête pour se servir du peu d'intelligence qu'il a. L'homme malade tout court.

 

Malade de devoir faire des choix, de ne pas vouloir les faire, de ne pas pouvoir les faire, de devoir s'affirmer, de ne pas pouvoir le faire, de devoir exister avec des semblables qui le nient, dans une société qui nie tout le monde, sauf les plus malades, ceux qui arrivent au pinacle de maladie, qui ont compris comment les rouages étaient, comment vouer un culte à la maladie propulse l'individu au sommet du succès.

 

L'homme ne se salit qu'à l'abri du regard des autres. En société, l'homme est un masque, en société, l'homme est un.

 

En société l'homme est.

 

En société, l'homme.

 

En société.

 

En.

 

En l'homme, la société.

 

En l'homme la société est.

 

En l'homme, la société est une.

 

En l'homme, la société est un masque. »