3) Vivre la maladie pour participer à la guérison du monde

 

Cela faisait un moment que je n'avais pas eu une vision aussi signifiante. Plus philosophe que praticien, a-ton dit de moi, et sans doute y-a-t-il du vrai là-dedans, et sans doute l'usage plus courant que je fais de la pensée par rapport à la pratique m'avait-il éloigné un peu de ces visions plus pénétrantes que d'autres.

 

Aussi, je me demandais bien pourquoi je continue à faire un blog, pourquoi ma conception de l'écriture est si particulière, pourquoi je suis tellement à contre-courant, quelle place le chamanisme a vraiment dans ma vie. Tout cela n'est-il que fantaisie personnelle, lubie de l'individualiste moderne ?

 

Cette expérience a répondu à toutes ces questions et à bien d'autres.

 

Quand j'ai commencé à m'intéresser au chamanisme, j'ai étudié tout ce qui me passait sous la main à ce sujet, pendant des années et des années, c'était une passion avant de se révéler vocation. J'ai donc beaucoup lu, regardé de documentaires et consommé d'autres choses encore sur ce sujet. Comme je ne suis pas très organisé, beaucoup plus intuitif que rationnel à la base, j'assimilai les idées, les digérai, les ajoutai à un corpus interne qui me servait à comprendre le monde. Je n'ai jamais, mais jamais compris les gens qui annotent les livres, compilent des sources, citent à tout bout de champ des noms, des études, des dates, etc. Pour moi les choses sont fluides. Aucune idée n'appartient à quelqu'un, et si quelqu'un a écrit un livre et l'a signé, il en est l'auteur, celui qui a exposé le texte à un public, mais pas le propriétaire.

 

Avec le temps, en m'adressant à un public, j'ai fini par comprendre l'intérêt, pour le public, d'avoir des sources, noms, sites à quoi se référer, sans quoi tout ce que je dis paraîtrait sortir uniquement de mon esprit d'illuminé. Pourtant, tout ce que j'écris, dis, pense, bien d'autres l'ont dit, écrit ou pensé avant moi. D'où mon sentiment d'inutilité, finalement, à publier des livres, ou même à passer tant de temps à peaufiner des histoires qui ont déjà été racontées avant. Il est temps de s'adapter au moment de l'époque, à dire les choses telles qu'elles sont. Il se vend et s'écrit trop de livres pour se perdre dans ce marécage éditorial et commercial. Cela ne m'empêche nullement d'explorer des idées par l'écriture expérimentale, comme je le fais encore au jour le jour. Mais le public n'a pas besoin de lire ces récits viscéraux, à la fois trop superficiels et trop profonds (trop obscurs) pour être livrés à des lecteurs : c'est de la nourriture intellectuelle (et souvent spirituelle) encore en digestion, et il m’apparaît que mes romans, même les plus mûris, sont toujours bien trop verts pour livrer tout ce que j'aurais à livrer. D'où le blog, qui me livre un exutoire à cela, mais aussi bien plus : ce blog est l'un des moyens où s'exprime ma vocation chamanique, et cela j'avais encore de la peine à le comprendre.

 

Le récit que j'ai fait ne s'éclaire pas forcément de lui-même au lecteur, alors c'est là qu'il me faut expliciter, entrer dans mon développement qui, je l'espère, sera reconnu comme un véritable raisonnement, certes d'ordre bien plus philosophique que scientifique.

 

Le petit garçon vit que sa nature est d'être séparé des autres. Non pas seulement ontologiquement, mais spécifiquement, à l'époque où il vit. Car cette époque est celle de la séparation, de la spécialisation, de l'analyse, de l'individuation, et de la prise de conscience des limites de l'individualisme censé propulser la personne au sommet de la pyramide sociale.

 

Le petit garçon est aussi séparé parce que, comme une pièce dans un puzzle, il est la pièce dont la conformation psychique correspond le mieux à celle d'un chamane. Il est donc séparé sans l'être vraiment : partie d'une société, pièce d'un puzzle, il est élément d'un élément plus global, dont les contours se dessinent toutefois plus ou moins nettement, tout en s'imbriquant et s'interpénétrant avec autrui. Je vous parlais de la trivialité de cette expérience, plus tôt...

 

Mais il y a plus. Comme le décrivent beaucoup d'auteurs à commencer par Eliade (notez comme je cite mes sources), le chamane est souvent celui qui est à l'écart de la société, du groupe. Soit qu'il s'exclut, soit qu'il soit exclu par le groupe, bien que cette généralité ne soit pas toujours vrai. Les spécialistes ne savent pas s'ils doivent considérer certains aspects du chamanisme comme inhérent à celui-ci, ou comme une perversion venue avec le temps (l'entropie?). Il en va ainsi de l'usage de produits hallucinogènes (ou enthéogènes) comme de sa séparation du groupe.

 

Mais quelle que soit la réponse – que l'on ignore – le constat est là : le chamane est très souvent en marge de son groupe social, et cette position possède des avantages et des inconvénients. Les inconvénients comprennent notamment la mise en danger de la personne du chamane par isolement. Et les avantages comprennent par exemple, par le recul qu'offre cette position, d'obtenir plus facilement une vision d'ensemble, une capacité critique par moindre immersion dans le groupe où tout le monde a le nez dans le guidon, ainsi qu'une sorte de légitimité à prôner la différence, là où, dans le monde actuel, les gens parlent d'individualisme, tout en ne faisant que copier les uns sur les autres...

 

Par ailleurs, et j'en viens à mon titre, le chamane est celui qui à la fois vit et soigne la maladie. La maladie est très majoritairement (mais là encore, pas absolument toujours) le chemin initiatique du chamane, en prenant maladie dans un sens assez large. Je citerai par exemple ces chamanes qui, en Sibérie, pour le devenir (chamane) recherchent dans les plaines à se faire frapper par la foudre ce qui, bien entendu, suscite de sérieuses séquelles, lorsqu'ils survivent (je parle au présent, mais on comprend que ces traditions sont essentiellement du passé... ce qui ne change rien, on le verra). On pourra penser aussi à la très dangereuse danse du soleil ou aux quêtes de vision avec jeûn absolu (4 jours sans eau ni nourriture) des amérindiens, ou encore à l'étrange simili-variole qui frappait certains apprentis-chamanes d'Inde, avant que survienne une toute aussi étrange auto-guérison (je précise pour les sceptiques que je parle de cas avérés et documentés qui ne relèvent pas du charlatanisme, à eux de vérifier, je ne peux pas passer mon temps à tout « prouver », mais s'il le faut vraiment, je retrouverai mes sources, bien que ce genre de démarche me paraisse, pour moi, totalement inutile désormais).

 

Si le chamane vit la maladie sous forme initiatique (et avant tout symbolique, penseront probablement les sceptiques et tous ceux qui ne croient pas aux capacités cachées de l'âme humaine), c'est pour la connaître, et la connaître pour la vaincre. Une maladie vaincue et affrontée est ainsi un pouvoir acquis. Mais plus largement, cela signifie que la maladie est ce qui touche en premier lieu le chamane.

 

Or, il m'a semblé que là était l'enseignement principal de ma vision : le chamanisme a toujours, autant qu'avant et plus que jamais, un sens, car la société humaine n'a sans doute jamais été aussi malade. Si la société est malade, le chamane est malade. Si le chamane est malade, c'est que quelque chose ne va pas dans la société. Que fais-je d'autres sur ce blog qu'exposer les maladies de la société, et que fais-je d'autres qu'essayer d'y proposer des débuts de remèdes ? La responsabilité de la globalité du remède n'incombe heureusement pas qu'à moi, car nous sommes, en fait, tous chamanes. Nous sommes tous malades de la société, à un degré ou un autre, qu'on le sache ou non, qu'on l'admette ou non. L'écologie concentre par exemple beaucoup de cette préoccupation, et de ce problème de la maladie : la pollution en général, et ses métastases, sont la manifestation la plus importante de la maladie de la civilisation actuelle, même si l'on pourra aussi penser à la consommation (son corollaire), ou aux maladies de civilisation.

 

Et justement, j'ai trouvé ce texte tout récent qui « comme par hasard » (beaucoup croient à un hasard pur d'une manière générale, mais ce n'est pas tout à fait mon cas, et je vois plutôt cela comme... un symptôme de la maladie rationaliste), exprime exactement ce point :

 

http://partage-le.com/2017/12/8414/

 

Je pourrais commenter, objecter, car je ne suis pas d'accord avec tout, mais ce n'est ni important ni mon sujet ici. L'important, et l'intéressant, est que l'auteur parle de sa propre maladie qui le pousse à vouloir soigner le monde. Folie ? Idiotie ? Obsession ? Ou simple sens de la responsabilité qui s'incarne dans un être qui ne sait pas très bien comment gérer ce sens ? Je penche pour cette hypothèse. Moi-même, je suis malade comme cet homme. Certes pas dépressif, certes pas obnubilé par l'état du monde (heureusement, j'arrive à m'en détacher, car seul je suis évidemment impuissant à en résoudre tous les problèmes). Mais anxieux, inquiet, préoccupé tout de même, souvent jusqu'à un état assez prononcé de fatigue et de lassitude (qui participe à ma difficulté à faire aboutir mes projets d'écriture).

 

Prendre conscience de soi-même, de ses difficultés, de ses inadéquations avec le monde actuel, est la première porte à franchir pour améliorer ce monde. Quant à l'écologie, j'ai envie de dire : juste préoccupation, mais fausse piste. Il ne peut exister de pratique écologique réellement efficace dans ce monde sans réformer celui-ci à la source : la dérive capitalo-néo-libérale qui ne se remet jamais en cause, et engendre toujours plus de dissensions, tensions, divisions, pollutions, etc.

 

Or le chamane est traditionnellement garant d'un ordre social, plus encore que de la santé. C'est à lui qu'on demande quoi faire en cas de conflits. Il est bien évident encore une fois qu'une seule personne est totalement impuissante à s'attaquer aux conflits sociaux et aux divisions toujours plus nombreuses qui fracturent la société (j'en ai cité de nombreuses à travers mes articles : les communautarismes divers, les idéalismes détournés et instrumentalisés de toutes sortes qui, au lieu de souder l'humain, ne font qu'engendrer plus d'injustices, de frustrations, etc.). Il y a chez moi un véritable agacement à voir ces choses progresser, et à voir les masses tomber dans tous les panneaux qui se présentent à elles, mais est-ce leur faute ? A l'origine, on ne les a pas laissé apprécier la nature, les éléments (la pluie de mon récit), les choses dont eux-mêmes sont faits. Toute une éducation à refaire... ou même, à faire de zéro, tant l'humain moderne est acquis bêtement (j'entends, sans esprit critique, mais avec beaucoup de rationalisations assez superficielles soumises au biais d'optimisme) aux idées de progrès et de résolution des problèmes par la technologie, l'humain n'ayant nulle place dans tout ça, sauf celle d'instrument du Progrès comme une divinité qu'il faudrait ériger, instituer, et à laquelle la soumission serait la seule voie.

 

Impossible de dire si l'humain moderne, au cœur duquel vit chez chacun une étincelle chamanique, saura éviter l'épisode de crise qui se profile. Probablement pas, tant l'état morbide de notre civilisation est avancé. Mais une fois la crise passée, il y a toujours une bonne chance d'extraire la tumeur, même si cela prendra une longue convalescence. Je ne dirais pas que j'ai foi en l'homme, il m'a bien souvent déçu et renvoyé à mon statut en marge, et j'ai vu à quel point il pouvait répéter 100 et 1000 fois les mêmes erreurs, mais j'ai l'espoir dans le fait que, une fois retiré de sa main, par la force des choses, le dangereux hochet de la société de consommation et d'accumulation, il grandisse, là aussi par la force des choses. Et puisque nous sommes tous chamanes (certes, certains ont une affinité plus marquée avec ce domaine, mais une conscience s'éveille dans cette direction) alors nous sommes tous responsables de ce qui advint, advient, adviendra.