La provocation du titre est bien sûr volontaire. Il s'agira ici d'une réflexion assez personnelle, s'inscrivant dans la lignée de ce que j'ai pu écrire sur ce blog, mais en l'alimentant de quelques références supplémentaires.

 

Tout d'abord, je n'ai pas la prétention de refaire l'histoire des sciences, ni celle de la philosophie des sciences. Je m'exprime avant tout en tant que libre-penseur autonome et non soumis aux arguments d'autorité. C'est pourquoi ceux qui ont "tout lu Kant" peuvent passer leur chemin, car il est peu probable qu'ils trouvent grand chose de nouveau ici.

 

Cet article s'inscrit aussi dans la suite de mon précédent article sur Etienne Klein, et j'attaquerai précisément par une réflexion sur les propos de Klein par rapport à la philosophie kantienne :

 

http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/etienne-klein-a-ose-s-attaquer-a-e-185778

 

Je ne vais pas vraiment commenter, parce que je trouve que cet article constitue un commentaire qui se suffit à lui-même, pour remettre à sa place la pensée de Klein à propos du temps dans l'histoire de la philosophie des sciences : disons que c'était bien essayé, mais pas très concluant.

 

Mais il est intéressant justement que Klein, actuellement l'un des principaux porte-parole de la science, souvent très juste, très pertinent, très intéressant, n'aille jamais jusqu'au bout de sa propre logique, de sa propre rigueur.

 

Pourquoi la science, tout en prétendant s'en garder, se trouve-t-elle si souvent dans un élan qui la mène à se confondre avec une église, voire pire, un clergé ? Et je précise que, lorsque je parle de "la science", j'entends par là la science telle qu'on la connaît au moment où j'écris ces lignes. Une science qui s'est arrogé ce titre de "la science", quand bien même elle n'en est qu'une parmi d'autres, j'entends, une approche de la connaissance parmi d'autres. Une technique, une méthode, certes fondée, certes efficace, certes incontestablement solide, fiable. Mais pas une technique ni une méthode parfaite, ni non perfectible. Ni même une méthode non remplaçable par une autre. Et c'est précisément là où cela coince, parce que vous pouvez faire admettre, au mieux, à un scientifique bien installé dans ses méthodes, que la science est perfectible et même qu'elle évolue sans cesse. C'est même leur perpétuelle sérénade lorsque vous vous attaquez à ce morceau. Mais allez leur faire dire qu'il y a peut-être, qui sait, lieu de tout remettre à plat. Alors là bon courage, et je vous conseille aussi d'être bien ignifugé. Car cette église là n'a pas renoncé à ses bûchers. Elle est juste plus sournoise à les échafauder.

 

Mais je repose ma question : pourquoi « la science » (le milieu scientifique moderne) se comporte-telle comme un clergé ? Parce que, selon moi, c'est son ontologie, c'est sa place sociétale. Je le disais en d'autres termes dans mon précédent article portant sur Klein :

 

http://seilenos.canalblog.com/archives/2017/02/03/34887873.html

 

Je m'auto-cite :

 

« En d'autres termes, la science a supplanté la religion, non seulement en la remplaçant en tant que discipline de base, mais aussi en lui volant une partie de sa fonction,(...)

 

Lorsqu'à l'époque des lumières, la pensée scientifique vient supplanter le clergé dans la hiérarchie civilisationnelle que nous connaissons désormais, on s'aperçoit avec le recul que ce qu'elle fait n'est pas tant de remplacer l'âge de l'obscurantisme par l'âge de la lucidité, de remplacer la foi irrationnelle par une Raison suprême, mais bien plutôt de faire la même chose à sa place, avec une méthode et des arguments différents.

(…)

Le techno-scientisme organise notre société, façonne et même formate les esprits, jusqu'à les assécher. (...) »

 

Je pourrais nuancer ces propos en concédant que, certes, la science remplace les croyances par des « connaissances », mais que vaut le statut de ces connaissances, lorsqu'on s'aperçoit qu'elles sont transitoires, temporaires ? L'essence d'une vérité est-elle donc d'être passagère ? Une vérité se doit d'être assez stable, si on doit la considérer comme fiable. À moins qu'elle ne soit qu'un paramètre d'une équation permettant d'envoyer des fusées dans l'espace, et alors là on est dans la technique, pas dans la science. L'art est une technique, mais ce n'est pas parce que je sais écrire des romans que je me proclame « scientifique de l'écriture ».

 

Or, J.P. Petit a récemment mis les pieds dans le plat à ce sujet, et tout en vulgarisant le modèle cosmologique qu'il propose, il rappelle précisément que la science est avant tout un système de croyance organisé, et que le prendre pour tout autre chose, par exemple une méthodologie neutre et exempte de présupposés n'est rien d'autre que de se leurrer. Et là je vous encourage à jeter au moins un œil à sa présentation, qui est très riche de faits sur l'histoire de la science, et qui mérite le détour pour ses aspects éducatifs. Le fait que son modèle cosmologique soit pertinent ou non est hors de mes compétences, et je prétends qu'il est également hors de la compétence de bien des scientifiques incrustés dans leurs certitudes, qui maintiennent les chercheurs originaux dans la marge, comme l'ont été tous les précurseurs.

 

https://www.youtube.com/watch?v=MwKT9XqbCI8

 

https://www.youtube.com/watch?v=yQi-Cg0EyIk&t=1102s

 

Ce sont la première et la septième vidéo (dernière en date) de sa présentation qui se fait actuellement au rythme d'une par semaine. C'est la dans la dernière qu'il évoque l'idée de système de croyance pour la science, ce qui fait bien sûr bondir l'esprit conventionnel, mais le chien aboie et la caravane passe.

 

Mais revenons à nos moutons.

 

 

La véritable nature de la science, de sa place dans la société humaine, et de la place de la croyance dans la science est un débat constant qu'il serait bien sûr trop long d'étaler ici, alors je me contenterai de plusieurs liens et citations :

 


http://www.universalis.fr/encyclopedie/auguste-comte/2-de-la-science-a-la-philosophie/

 

Pourquoi Auguste Comte, contrairement à Saint-Simon, présente-t-il une réflexion sur la  science en préambule à un plan de réforme sociale ? Cela tient à l'idée qu'il se fait de la science, non pas seulement somme de savoirs, mais rapport global de l'homme au monde. Par suite, elle s'offre avant tout comme un principe et un système de croyances. Or toute  organisation sociale repose, en dernière analyse, sur un système de cette sorte. Si la science se révèle comme le seul type de croyance actuellement efficace, alors la réforme sociale repose sur la science.

 


http://automatesintelligent.blog.lemonde.fr/2010/10/15/le-role-des-croyances-dans-les-sciences/

 

Il est évident par contre que les produits des connaissances du moment ne peuvent pas être affranchis des grands ensembles de croyances caractérisant l’époque. Ces ensembles de croyance évoluent eux-mêmes, mais plus lentement et de façon collective. On dit que cette évolution se traduit par des changements de paradigmes. La mémoire collective de la science ainsi obtenue ne garantit pas qu’il s’agisse de connaissances véritablement objectives.

(...)
Néanmoins la définition que l’on donne de la science doit être assez ouverte pour ne pas faire exclure a priori les auteurs d’hypothèses venant en contradiction avec les faits observés ou les lois de la science telle qu’elle se présente aujourd’hui. La science, on le sait, évolue en permanence.

(...)
Les scientifiques auraient tort de réfuter cet argument en affirmant qu’ils ne « croient pas » en la science. S’ils ne croyaient pas en la science, ils s’occuperaient de toute autre chose.

(...)
La science, cependant, est-elle exempte de défauts méthodologiques ? Les auteurs de science-fiction et le grand public à leur suite lui reprochent souvent de manquer d’imagination.

 

J'insiste ici sur l'idée que l'attitude devenue la norme dans la science consiste en effet à écarter un peu trop facilement les chercheurs excentriques justement parce qu'ils sont excentriques, car c'est important d'avoir cette idée en tête. Non seulement parce que ce fait discrédite la science aux yeux du plus grand nombre qui ne peut que percevoir son action inquisitrice, mais évidemment parce que cette attitude est en fait anti-scientifique. Anti-scientifique parce que si on empêche les chercheurs originaux de travailler, on se situe bien dans une attitude dogmatique, c'est à dire tout sauf la neutralité scientifique qui doit faire « loi ». La raison invoquée serait que ces gens, ces excentriques, font perdre du temps à la science (je viens d'expliquer que c'est au contraire l'attitude inquisitrice qui cause ce dommage), et qu'ils entraîneraient des « pauvres victimes » dans des pièges sectaires. D'accord, et quand bien même ce serait le cas ? Est-ce le rôle de la science de conserver les moutons dans un certain enclos plutôt que dans un autre ? Vous voyez bien que cette logique est pastorale, c'est à dire celle d'un clergé gardant sa marmaille dans son giron. C'est une attitude jalouse, affective, paternaliste, c'est Dieu-le-père réincarné dans la science-toute-puissante au voies impénétrables des profanes, ignorants devant Dieu comme devant Science.

 


http://guydoyen.fr/2017/02/10/la-croyance-materialiste-en-science/

 

Cette croyance (parce qu’il s’agit bien d’une croyance) est puissante non pas parce que la plupart des scientifiques y réfléchissent de manière critique, mais parce que justement ils ne le font pas. Le système de croyance qui gouverne la pensée scientifique conventionnelle est un acte de foi. La plus grande illusion scientifique est que la science connaît déjà les réponses. D’après cette pensée, des détails doivent encore être résolus mais les réponses aux questions fondamentales ont été réglées (et sont conformes à l’idéologie matérialiste).


Ici, j'insisterai sur l'idée qu'en effet, les scientifiques ne réfléchissent pas à l'importance de cette notion : le matérialisme fonde la science moderne, qui à son tour s'y réfère, et ce système de croyances, qui est vécu non pas tel quel par les scientifiques, mais au contraire comme une « discipline pure », comme si elle était au-delà des contingences humaines, provoque, par le principe du refoulé, les déboires de la science moderne. Quoiqu'en disent certains, qui s'estiment ouverts à l'évolution de la science, voire la déclarent constante, voire aux changements de paradigmes, ne voient même pas ce qu'implique en réalité un changement de paradigme. Ils pensent qu'un changement de paradigme est le virage fluide d'une nuance vers une autre nuance proche, alors que l'on parle d'une révolution nécessaire. Pas de passer du mauve au fuchsia, mais peut être du rouge au jaune. Et une telle révolution – et j'estime qu'elle doit se faire – ne peut pas se faire sans une crise. Le genre de crise dont J.P. Petit, lui aussi largement décrié, parle dans les vidéos citées plus haut.

 

Et il se trouve bien des scientifiques reconnus pour dire la même chose :


http://www.epochtimes.fr/science-systeme-de-croyance-18891.html

 

« Le Dr. Rupert Sheldrake fait partie des scientifiques considérés comme hérétiques. Il a toutes les qualifications pour s’exprimer dans la communauté scientifique, y compris un doctorat en biochimie de l’Université de Cambridge, et a étudié la philosophie et l’histoire des sciences à Cambridge. Néanmoins, selon lui, une majorité de scientifiques adhère à des vérités basées sur la foi sans s’en rendre compte, et cela limite le progrès.

Un exemple en est que 99,9 % des neurosciences présentées sur les supports conventionnels assurent que la mémoire existe sous forme de traces physiques dans le cerveau humain, rapporte le Dr. Sheldrake dans une interview avec Mark Vernon pour The Guardian. Ces traces se sont pourtant montrées fallacieuses à de nombreuses reprises. »

 


Sheldrake est bien sûr l'un des porte-drapeaux de cette science disons moins conventionnelle – mais qui s'entrechoque déjà avec la science-nez-dans-le-guidon – mais je le trouve bien seul, et certains « s'amusent » à l'isoler encore plus en tapant sur tout ce qui bouge et prétend vouloir étudier l'esprit, l'instinct, les autres phénomènes dits « paranormaux », sciant encore une fois la branche déjà fragile sur laquelle la science est assise. Car taper sur les Sheldrake, si cela est prévisible et « naturel » n'est pas de bonne guerre. C'est risquer de décourager et affaiblir une approche qui pointe seulement le bout de son nez, et qui a de grands mérites. Notamment celui de, enfin, réconcilier le public avec la science. Ce public qui voit bien qu'on ne prend pas au sérieux certains phénomènes pourtant existants, dont une partie de ce public témoigne, et qu'on s'ingénie à ridiculiser, à prendre pour des cons. Pourtant, les réflexions alternatives sur ces points qui posent problème (les OVNI, le paranormal, les expériences mystiques, les NDE, etc.) ont été abordés par des chercheurs qui ne datent pas d'hier. Ici un exemple avec Aimé Michel, en 1965, à propos de la vague d'OVNI de 1954 (avec quelques témoignages d'époque, assez édifiants) :

 

https://www.youtube.com/watch?v=k_ZSsgskXfo&t

 

 


Pour finir, quelques autres liens pour approfondir le sujet :


http://www.persee.fr/doc/arss_0335-5322_1998_num_123_1_3256

 

https://lacademie.wordpress.com/lacademos-dispensaire-des-ames/la-raison-soppose-t-elle-a-la-croyance-religieuse/

 

https://books.google.fr/books?id=pQyDCgAAQBAJ&pg=PA194&lpg=PA194&dq=science+syst%C3%A8me+de+croyance+philosophie&source=bl&ots=B11hcfnUiK&sig=eQ9EoFpEgD0EdAaCevSgW660muc&hl=fr&sa=X&ved=0ahUKEwiy3Nj-mKzSAhXEOhQKHdKbCs84ChDoAQgxMAQ#v=onepage&q=science%20syst%C3%A8me%20de%20croyance%20philosophie&f=false

 

Ce dernier lien est particulièrement savoureux, car un scientiste courroucé qui s'opposait à « mon » idée que la science constitue un système de croyance (comme un autre ! Ajoutait-il particulièrement choqué, alors que je n'avais jamais dit ça) m'a ordonné de lire Kuhn pour me remettre les idées en place – grand ignare que je suis – et qu'on peut justement y lire que Thomas Kuhn ne fait aucun mystère sur la question :

 

« Kuhn envisageait la science non seulement comme un système de croyances parmi d'autres (les paradigmes sont également un ensemble de valeurs et de croyances), mais comme un système de croyances de nature religieuse, particulièrement sectaire du reste, puisqu'il génère des « adeptes » inconditionnels, des « résistances acharnées », des « conversions » spectaculaires. (…) L'ensemble de ces attitudes ne sont pas motivées par des convictions qui pourraient être, à la base, de nature scientifique : Kuhn prétend au contraire que de telles adhésions peuvent être complètement irrationnelles, fondées sur l'esthétisme ou l'élégance d'une théorie. »

 

Et j'ajouterais, sur le fait que cette théorie soit, ou non, dans l'air du temps, flatte la banalité ou l'originalité de celui qui juge, s'accorde avec ses représentations personnelles sur le monde, ou encore arrange son carriérisme, et j'en passe et des meilleures.

 

Par ailleurs, c'est le fondement de la pensée de Kuhn que de considérer l'évolution de la science non suivant des mouvements fluides, mais bien au contraire des ruptures fermes, soit exactement ce dont je parlais plus haut.

 

Il n'est pas question de dire qu'il faille rejeter la science en tant que telle, ou parce qu'elle est un système de croyances. Juste de réaliser qu'elle en est un, avoir ce recul et s'en servir pour son propre discernement. L'attitude que je constate et qui consiste à s'auto-congratuler de faire partie de la « famille de la vérité » pour mieux jouer les parrains vindicatifs dès que quelqu'un sort des sentiers battus, est d'un formidable aveuglement qui ne laisse de me fasciner, et qui fait un tort non moins formidable à la science, et pire, à la vérité et à l'humanité. Car en portant atteinte à la science et en la corrompant en l'érigeant au statut de clergé inquisiteur, oui, on cause un très grand tort. À moins que je ne sois pessimiste et refuse de voir que les coups de boutoir que les scientifiques portent eux-mêmes à leur propre institution soit en fait la meilleure chose qu'ils puissent faire, car il est grand temps d'avancer et de laisser en plan les calembredaines réductionnistes qu'ils défendent dans leur forteresse dont ils sont les premiers à saper les murs.